Black swan : un cygne du destin

En tant que fille, il y a des rêves marquants de l’enfance qui me restent dans un coin d’esprit. La danse classique par exemple. Je n’en ai jamais fait, par manque de conviction et d’engagement certainement. Pourtant c’est un sport qui garde dans mon monde de (quasi) adulte toute sa féerie, toute sa beauté. J’aurais aimé être danseuse, pouvoir puiser la force de me forger une identité dans un tutu rose, un chignon serré et des ballerines Repetto.

Il y a aussi ces figures féminines emblématiques que l’on ne se lasse pas d’admirer, et dans mon monde Natalie Portman en est une. Cette fille, c’est la douceur, la grâce, la fragilité incarnée. Une icône pour moi, assurément. Certains l’ont découverte dans Léon ou dans Heat. Une chose est sûre, filles et garçons auront bavé devant sa beauté transcendant toute la nouvelle Saga Star Wars, à défaut de reconnaître la performance. Anyway, la petite israélienne devenue américaine s’est ainsi fait une place au portillon des magnifiques starlettes qui poussent les vieilles vers la sortie. Exit Sharon Stone et autres Nicole Kidman, bienvenue Scarlett et Natalie. Mais il ne suffit pas d’être belle pour être admirée, enviée parfois. Il a fallut qu’elle fasse ses preuves la jolie Natalie. V pour Vendetta, Closer, Deux sœurs pour un roi… Des films qui la propulsent au rang de vraie actrice, et non plus de potentielle James Bond Girl. Et n’oublions pas les combats de cette diplômée en psychologie d’Harvard, qui vont de la protection animale à l’humanitaire en Afrique.

Mais on a ce réalisateur. Celui de Requiem for a dream quoi. Film que je n’ai pas vu, mais dont on m’a montré des scènes choquantes et dont tous mes amis me parlent comme d’une référence absolue. Et il y a aussi cette interview de Jake Gylenhaal, ex compagnon de ma chérie Natalie, qui espère que sa fille (ndlr, elle est enceinte) ne verra jamais Black Swan si elle veut pouvoir aimer sa mère.

Alors bien entendu, quand je visse mes fesses sur ce fauteuil de cinéma, oppressée par une salle ultra bondée et mal placée, je ne suis pas sereine. En plus, je me connais. Moi qui pleure quand Tom Hanks perd son ballon Wilson dans Seul au monde, moi qui dors la lumière allumée après avoir vu un épisode de Supernatural. Je sais qu’aller voir ce genre de film sera éprouvant, voir même traumatisant. Et à vrai dire, la marque que ce film apposa dans mon esprit fut différente de ce que j’imaginais.

Tout d’abord, je ne m’attendais pas à ce que la descente aux enfers de la danseuse étoile innocente et naïve, parfois même niaise (« Ho le joli pamplemousse tout rose pour mon petit déjeuner, merci maman ! » dit elle dès le début du film…) se passe de cette façon. Les explorations sexuelles de Nina, dictées par son professeur de danse, Thomas, alias Vincent Cassel, forment la trame de sa métamorphose schizophrène, tandis que l’épuisement n’est qu’un outil pour atteindre celle-ci. Dans mon esprit, j’imaginais un moteur épuisement et un outil sexuel. Mais l’angle d’attaque pris par Aronofsky est certainement plus intelligent, même s’il semble parfois un peu convenu. L’univers enfantin de Nina, protégé par une mère possessive et animée du désir que sa fille mène la carrière qu’elle n’a pu avoir, semble quelque peu exagéré. Les peluches sur des petites chaises, la chambre toute rose, la boîte à musique enclenchée par maman pour s’endormir… Quand on sait que le personnage a une vingtaine d’années, ça sent mauvais la caricature, et on anticipe la scène fatidique où la danseuse balance toutes les représentations de son enfance. Du coup, toutes les nouvelles expériences sexuelles que Nina teste ont un arrière-goût de découverte adolescente, une odeur de première fois, même quand il s’agit de se toucher au fond de son lit.

Pourtant l’attraction totale qu’il existe entre elle et Thomas, à la fois passionnelle et destructrice, est de son côté totalement réaliste. Les deux personnages sont des aimants à pulsions sexuelles, et la personnalité fragile de Nina associée à l’ambiguïté de Thomas mènent à une représentation absolue de ce que doit être le désir entre deux êtres charnels.

Black Swan n’est pas un film à surprise ou à suspens. Aronofsky sait comment user d’autres mécanismes pour tenir le spectateur en haleine jusqu’à la dernière minute, même si celui-ci a pu anticiper la plupart des scènes du film.


L’un de ces mécanismes, c’est la technique. Tout simplement époustouflante. Filmer caméra à l’épaule chaque mouvement de Nina avec une telle proximité physique, dans des pièces regorgeant de miroirs, ça tient de l’exploit. Mieux, ça tient du miracle. Je défie quiconque de me trouver un faux raccord là dedans.

La danse classique, c’est beau. Encore faut-il être capable, dans un film dont la moitié des scènes sont dansées, de montrer autre chose qu’une performance artistique… Surtout quand le sujet du film, c’est la descente aux enfers d’une danseuse. C’est là que la proximité de la caméra devient un véritable atout. On ressent la moindre douleur de la danseuse, son désespoir. On voit son regard se noyer, on tourbillonne avec elle, parfois même à sa place. On regarde ses jambes flancher, on prédit les chutes. Et le regard se fixe sur cette plaie dans son dos, toujours. Cette blessure immonde et obsédante qui se transforme au fur et à mesure que le film avance, sans qu’on sache véritablement comment. La caméra joue son meilleur rôle dans les fameuses scènes d’enfilage des chaussons de danse. En quelques secondes furtives, on a compris l’essence même du film. Le chausson de danse, c’est cet instrument de torture, rigide, étroit, inconfortable. Le pied qui rentre dedans crie sa souffrance par tous les ongles, les orteils, les écorchures qu’il comporte. Et pourtant, une fois qu’il a été inséré à l’intérieur, il ne crie plus, il est prêt à accepter sa peine quotidienne. This is it.

Après ce bouleversant hommage aux pieds de Nina, parlons un peu de la riche idée d’utiliser uniquement le point de vue de la danseuse dans tout le film. Ca n’a rien de novateur, me direz vous. Oui mais là, notre narratrice est schizophrène. Cette fille se croise dans la rue quand même ! Du coup, le spectateur ne peut se fier dans son parcours de compréhension qu’à cet unique regard biaisé, dérangé, halluciné. Ca donne des moments de gros doute. Il faut dire qu’on ne nous aide pas beaucoup à comprendre. Par exemple, on ne verra jamais la danseuse se gratter le dos directement, et c’est sa mère qui nous met la puce à l’oreille en parlant de cette « manie qui recommence ». D’ailleurs, parlons en de sa mère. On passe notre temps à balancer entre amour et détestation pour elle… Bizarrement, comme notre héroïne. Même constat pour la sulfureuse danseuse, Lili, qu’on voit clairement harceler Nina, et pourtant on sort de la salle avec un gros doute sur sa véritable personnalité. Même la relation avec Thomas est rythmée par notre envie totalement débile d’y croire, de penser qu’il pourrait être sincère. Ce  doute, cette tendance à changer constamment d’avis sur les autres personnages, mais jamais sur Nina elle-même, c’est tout simple à expliquer : Aronofsky a réussi à propulser le spectateur dans la tête de son héroïne sans qu’il s’en rende compte. On croit pouvoir garder notre objectivité face au film, et en fait, on n’a vu que ce que Nina voulait bien voir elle-même. Et n’essayez pas de prétexter que vous aviez prévu la fin, que vous saviez ce qui allait arriver à Nina avant que cela n’arrive. Nina aussi avait tout compris, et même après ça vous avez douté comme elle du dénouement de certaines scènes dont je ne spoilerai pas la nature ici.

Black Swan, c’est un film entier, un film sans chichis. Il fait partie des excellents films de la catégorie “descente aux enfers brutale”, qui vous dérangent et ne vous laissent pas sortir indemne de la salle de cinéma. Le dernier en date : Biutiful. Des films qui vous mettent la boule au ventre et les larmes aux yeux. La deuxième partie des chefs d’œuvre, à opposer à ceux qui vous laissent un sourire aux lèvres et des grandes idées plein la tête (voir ma critique de The King’s speech). Pour moi, pas forcément la plus noble des catégories, et certainement la plus facile à exploiter… Mais quand c’est fait avec autant de génie et d’envie, on en redemande.

5 thoughts on “Black swan : un cygne du destin

  1. Ton article est vraiment fondé sur ta pensée et je suis tout à fait d’accord avec tout ce que tu peux en dire. Ce film est bouleversant, il l’est même tellement qu’on se demande si on aimerait le revoir en sortant de la salle. Mais avec du recul, ce film est tout simplement une réussite. Pouce en l’air à Aronofsky.

  2. Si quand même Al, Biutiful est un film qui te prend aux tripes. Il est un peu long mais vraiment émouvant. En même temps moi, tout ce qui touche aux relations père/fils ou à l’image du père en général, ba ça me fait craquer.
    La dernière fois pas exemple en regardant Tron, quand le père se désintègre à la fin alors que c’était cramé à 20km, je me suis surpris à avoir les yeux humides…
    C’est tout, il y a des films qui savent appuyer là où ça fait mal et Biutiful le fait particulièrement bien dans plusieurs domaines.

    Au passage, bonne critique BOOPS ! 🙂

  3. Ce film je trouve n’est pas dérangeant car beaucoup le dise en revanche il peut toucher les gens sur certains points comme par exemple les danseurs au moment où ses jambes se brisent les danseurs qui verront cela auront mal au coeur car les jambes c’est tout pour un danseur. D’autre trouvons que le film est très phsycologique et cela va les déranger car ils vont ressentir des choses … Le film peut-être dérangeant mais que sur certains points. Je trouve que ce film est génial sa montre vraiment le dure travail d’une danseuse passionnée et même de la danse en général. Ce film exprime beaucoup de choses et de symboles… Il y a tant de choses à dire sur ce film mais je vais m’arrêter là, je l’ai vraiment beaucoup aimé c’est un très bon film, vraiment.

  4. Merci beaucoup BOOPS pour cet article hyper intelligent et intéressant. Je suis relativement d’accord avec toi.
    La première fois que j’ai vu le film j’ai été gênée par les scènes où l’on sursaute, les thrillers c’est pas mon truc, mais tout le reste ouahouhh top! Voilà je l’ai vu 3 fois et j’en redemande! Un chef d’oeuvre, avec “la leçon de piano” mes films préférés.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *