Gravity : 2013, l’Odyssée de l’Espace

“This is Major Tom to Ground Control, I’m stepping through the door, And I’m floating, in a most peculiar way, And the stars look very different today”

Les paroles de Space Oddity auraient pu raisonner dans les couloirs du cinéma à la sortie de Gravity que cela ne m’aurait pas choquée. Comme en écoutant cette chanson, j’ai eu l’impression en visionnant Gravity de flotter dans l’Espace. Littéralement.

Gravity n’est pas un film de science-fiction. Mettez-vous bien ça dans la tête quand vous irez le voir, ou si vous l’avez déjà vu et que vous êtes déçus, car penser cela, c’est aller au-devant de graves déconvenues. Gravity est un film de real-cinema, si je peux me permettre d’utiliser cette expression télescopée. Le film nous ancre dans la réalité, celle de la science spatiale telle qu’elle est en 2013. On envoie des astronautes dans une station spatiale internationale bien réelle. Et il leur arrive des problèmes bien réels. Pas d’extra-terrestres, pas de monstres issus de mutations, de vitesse de la lumière, de téléportation ou de vaisseaux-paquebots.

L’Espace dans Gravity est tel qu’il est. Réellement. Froid, inhospitalier, impropre à la vie humaine, brutal. Chaque fraction de seconde de ce film s’attache à le montrer.  On n’avait pas ressenti ça depuis Apollo 13, ou encore plus ancien mais bien entendu plus mythique, depuis 2001 l’Odyssée de l’Espace. L’Homme conquiert un espace qui n’est pas celui prévu pour sa vie. Comme sur la mer, comme dans les airs, ce que la science donne, la nature peut le reprendre.

Les vingt premières minutes décrochent la mâchoire. On enchaîne les plans époustouflants de la Terre vu de cet Espace hostile. La vision est saisissante. La musique, lointaine, les bruits des micros, puis les silences donnent à ce spectacle une saveur encore plus particulière, car totalement inédite. La 3D est subtilement dosée, parfaitement maîtrisée. L’ensemble, dans n’importe quelle salle de cinéma correcte, permet de ressentir de fugaces sensations de flottement. Comme si vos petites fesses se décollaient de quelques centimètres du siège alors que vos yeux sont toujours vissés dans les nuages embrassant le globe terrestre de leur volupté. Avec un petit cyclone au milieu. Ça ne mange pas de pain, un autre clin d’œil à la force de la nature.

Gravity se construit en un seul bloc. L’intrigue s’ancre autour du regard de Ryan Stone (Sandra Bullock), passe même à travers celui-ci, rajoutant au sentiment d’oppression que ressent le personnage et le spectateur à travers lui. On ne nous montre jamais les coulisses de ce qui se trame autour d’elle. Si les autres personnages ne sont plus dans son champ de vision, ils disparaissent. La transmission coupée avec Houston rajoute à la solitude du personnage. “Dans l’Espace, personne ne vous entendra crier” : Cette punchline du film Alien, rentrée dans la légende du cinéma, ne peut être plus effective que dans Gravity.

Le pari est pris de ne pas nous projeter dans la vie passée du Docteur Stone. De ne pas nous expliquer qui elle était avant ce voyage spatial. Le peu qu’on en saura, c’est elle qui nous l’explique, à travers le prisme subjectif de sa pensée.

Pour moi, cette vision scénaristique est un gage de qualité. On ne triche pas avec le spectateur, il n’est pas omniscient, il vit le spectacle qui s’offre à lui comme le personnage qu’il suit. Avec toutes les interprétations que cela implique, qui ne peuvent que renforcer l’expérience, au lieu de la guider dans un sens ou un autre, ou même de volontairement l’embrouiller (non Christopher Nolan, je ne te vise pas. Enfin pas que toi).

En revanche, j’ai de sérieux doutes sur la crédibilité de la catastrophe qui est à l’origine de l’intrigue. Un satellite russe espion, dont les débris seraient en dérive autour de la Terre ? Sur le même orbite que trois stations spatiales internationales ? Un satellite capable de détruire presque entièrement ces trois stations, vraiment ? Trois stations sur le même orbite… Vraiment ? Tout ceci me semble hautement invraisemblable. Dépenser des centaines de milliards de dollars dans des équipements spatiaux et les placer de telle sorte qu’un jeu de dominos basique pourrait potentiellement tous les détruire, cela ne me semble pas être digne de plus grands scientifiques mondiaux. Heureusement que c’est impossible, sinon la troisième guerre mondiale nous guette.

Et c’est là pour moi que Gravity répond au chant des sirènes d’Hollywood. Il avait tout pour réussir, tout pour plaire, mais il fallait bien donner dans le grandiose absolu, sinon le film ne serait pas savoureux. Les astronautes périraient dans leur coin, en manque d’oxygène, et ce serait tout. Pas de quoi faire un film de 1h30. Alors, soyons indulgent.

Heureusement, pour le reste, on est dans la vraisemblance totale. J’avais peur du son, de cet oubli chronique qu’Hollywood a de l’absence de son dans l’Espace. Mais à l’exception d’une musique justement dosée pour booster l’adrénaline du spectateur, le reste du bruit parvient directement de l’intérieur des scaphandres. Frottements de tissus, radio, micros, souffle. C’est tout. C’est ce qu’on en attendait.

Point négatif principal du film pour moi, la lourdeur du personnage de Sandra Bullock. Elle représente tout ce que je déteste dans les rôles féminins au cinéma : la « demoiselle en détresse ». Dès les premières minutes du film, on comprend que la jeune femme est ce qu’on appelle dans le jargon, une bleue. Effrayée de tout, le geste peu assuré, elle se lance dans quelques explications sur sa situation qui dressent vite la personnalité du Docteur Stone. Elle est ici en tant qu’expert technique. Experte en quoi, on ne le saura jamais, mais ça n’a aucune importance. C’est sa première mission spatiale, elle a du mal à se faire à l’absence de gravité, et sa petite fille est morte brutalement quelques années plus tôt, l’obligeant à changer radicalement de vie.

Alors, quand ça se corse pour l’ensemble de la mission, forcément, c’est Stone qui fait office de boulet. Le responsable de la mission, Kowalski, campé par George Clooney, doit littéralement voler à son secours à plusieurs reprises. Donnant lieu à des scènes extrêmement angoissantes où la musique, excellente et dépouillée, se mêle au souffle palpitant et paniqué de notre héroïne débutante.

Attention, je vais me mettre a spoiler sévèrement, mais j’y suis obligée si je veux pousser à fond la psychologie du personnage. Lorsqu’elle est séparée de Kowalski, Stone est incapable de se prendre en main. Son personnage semble porter la plus grande poisse du monde. A peine entrée dans la station spatiale, elle arrive à mettre le feu à la station toute entière. Une prouesse technique inexplicable, digne d’une grande, très grande « demoiselle en détresse ».

Pour renforcer sa poisse ultime, chacune de ses sorties dans l’Espace coïncide avec un moment de passage des débris sur la station spatiale qu’elle tente de dompter. Cela prête à sourire quand on sait à quel point le scénario insiste sur l’énorme chrono que Kowalski lui a demandé de faire fonctionner pour se protéger du prochain passage des débris. Chrono qu’elle remet en route, mais auquel elle ne prête aucune attention.

Jusqu’au bout, elle enchaîne les bourdes, parvenant à peine à mettre le pilote automatique dans sa capsule. Son extirpation des profondeurs relatives du bout de lac dans lequel elle tombe est laborieuse. On dirait que les scénaristes ont volontairement mis dans cette dernière scène tous les éléments contre elle de manière caricaturale. Après 1h30 d’angoisse dans l’espace, la voici qui manque de mourir noyée dans sa combinaison trop lourde, puis, en s’emmêlant dans les algues. On éprouve à ce moment précis un peu trop de pitié pour que celle-ci soit honnête.

Son manque d’empathie envers son partenaire, Kowalski, qui lui sauve pourtant la vie plusieurs fois, est très agaçant. Elle lui promet de venir le récupérer, certes. Mais au lieu de se dépêcher de rentrer dans la station spatiale, de monter dans la première capsule pour le sauver, elle prend un temps infiniment ridicule pour se concentrer sur elle-même. Méditer. Se ressourcer. Faire du Thai chi, que sais-je encore ! C’est vrai que c’est capital, à ce stade de sa tentative de survie, de se tourner les pouces plutôt que de réfléchir à comment rentrer sur Terre. On en est presque à se demander si elle va aller se faire un thé quand le feu qu’elle a elle-même provoqué l’oblige à s’expulser dans la capsule de secours de la station.

Une fois dans la capsule, à aucun moment elle ne se décide à aider son collègue. Il est évacué de son esprit. Jusqu’à ce qu’elle ait besoin de le convoquer pour se rassurer sur son propre sort, bien entendu. Demoiselle en détresse jusqu’au bout des ongles je vous dis !

Malgré cela, Gravity m’a comblée. C’était un excellent film spatial. Je le conseille à tout le monde. Le rythme est bon, les acteurs sont bons, la musique est bonne, les images sont excellentes, l’expérience est unique.

Maintenant que j’ai rempli ma part du contrat en vous livrant une critique que j’espère éclairée de ce film, laissez-moi vous livrer mon avis profond. Cela ne prendra que quelques minutes. Mais attention, les spoilers vous attendent au tournant.

Et si finalement, Gravity n’était pas un film sur l’Espace ? Si Gravity était un voyage intérieur ? Un parcours initiatique pour notre héroïne ?

L’histoire qui se déroule sous nos yeux est une métaphore de l’histoire personnelle de l’héroïne. Pour échapper à l’abysse de désespoir qu’est devenue sa vie, au terrifiant vide que la perte de cet enfant a laissé en elle, qu’elle pense ne jamais pouvoir combler, Ryan Stone s’est échappée de sa réalité terrestre. Elle avoue à Kowalski que depuis la mort de sa fille, elle n’a « jamais cessé de rouler ». Prise dans une chute infinie, elle est incapable de s’arrêter.

Or, Gravity raconte l’histoire de cette même femme perdue au milieu de l’Espace, seule, dans le vide, livrée à elle-même. Comme elle doit surmonter sa peine dans la vie réelle, elle devra surmonter sa peur de la solitude, de l’inconnu et des dangers extrêmes qui la guettent dans l’Espace.

Kowalski est sa conscience. C’est lui qui la guide sur le chemin de sa guérison. Il commence par lui prendre la main, pour l’empêcher de tourner à l’infini. Puis, après lui avoir donné toutes les instructions pour s’en sortir, se sortir de ce vide qui l’aspire, il lui lâche la main et se sacrifie, car elle est maintenant capable d’avancer toute seule, et doit se retrouver face à elle-même pour le faire.

Son voyage initiatique peut alors vraiment commencer. La scène de la position fœtale, lorsqu’elle rentre enfin dans la station spatiale et enlève sa combinaison, sorte de carapace, symbolise sa prise de conscience et l’acceptation qu’elle a de sa situation. Elle est dans ce tourbillon infernal. Elle doit en sortir. Elle renaît guerrière. Elle apprend de ses erreurs, elle apprend de sa peur, alors que tous les éléments semblent ligués contre elle. Son chemin est semé d’embûches. Sa conscience réapparait dans les moments de doute où son voyage vers la Terre, c’est à dire vers la réalité lui semble trop long, trop difficile. Elle pense à se suicider dans cette capsule, comme elle a dû penser à se suicider des dizaines de fois depuis la mort de sa petite fille. Ce serait plus facile de mourir, lui dit Kowalski, plutôt que d’affronter la réalité qui l’attend en bas. Cette deuxième prise de conscience la sauve. Elle veut vivre.

Et quand enfin elle percute la surface de la Terre, cette réalité à laquelle elle a toujours voulu échapper, ses ennuis ne sont pas terminés. Il lui faut encore s’extirper d’un habitacle en flamme, inondé d’eau. La difficulté de remonter à la surface est matérialisée à ce moment-là par les flots d’eau qui alourdissent sa combinaison. Une combinaison en forme de carapace pour une héroïne qui se retrouve presque nue face à elle-même. En touchant le bord, elle subit la gravité pour la première fois depuis le début de son périple. La gravité, c’est la réalité. Elle finit par se relever et marcher vers une terre sauvage et inconnue, celle qui sera sa nouvelle vie, dont elle ne connait aucun des éléments. Une nouvelle vie qui sera traumatique, certes, mais qui représente son choix de la vie face à la mort.

One thought on “Gravity : 2013, l’Odyssée de l’Espace

  1. Intéressante critique, l’amie.
    J’ai trouvé la fin bien moins lourdaude que ce que tu dis, au contraire :
    La scène entre sa sortie de la capsule et ses premiers pas sur la terre ferme symbolise toute la renaissance de l’homme, thème cher au réalisateur !

    L’être vivant, frétille dans l’eau, son élément primitif, manque de disparaitre (algues, etc… C’est tout le hasard de l’Evolution !) puis rampe jusqu’au bord, d’abord de façon laborieuse, puis, une fois sûr de ses appuis, se dresse enfin pour partir à la rencontre du vaste monde.

    Et puisque la plupart des satellites semblent détruits (ce qui est, comme tu le dis, peu réaliste, mais bon) on peut aussi imaginer la renaissance de l’homme dans un monde sans internet ni moyens de communication, le retour à la communauté primitive, symbolisée par l’héroïne marchant seule vers le paysage infinie… Scénario peut être tiré par les cheveux, mais pas tant que ça si l’on songe à d’autres films du réalisateur, comme les fils de l’homme.

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