Le discours d’un Beatissimus Pater : Habemus Papam

Coïncidence ou habile machination avant la cascade d’alternances qui menacent dans un certain nombre de puissances mondiales, 2011 a vu la multiplication des films politiques au cinéma. J’ai eu l’occasion cette année d’en voir quatre. En février, je passai un bon moment devant le poly-oscarisé Discours d’Un Roi, dont l’intrigue largement romancée m’autoriserait presque à invoquer la politique-fiction. En mai, je découvris le très attendu La Conquête, vrai-faux pamphlet sur l’ascension du sieur Nagy-Bocsa à l’Elysée, œuvre un peu trop plébiscitée par les Jeunes Pop’ pour briguer la postérité cinématographique. Un mois plus tard, je m’assis et éprouvai une grande difficulté à ne pas me relever pour sortir de la salle devant ce bien prétentieux Pater, encensé par la critique au nom du jamais-vu, du « dépouillé » et du vague flirt avec le quatrième mur, mais en réalité, un draft de thèse qui a oublié de se trouver une problématique.

Comiques, cosmétiques ou conceptuels, les films de pouvoir ont ainsi squatté nos écrans cette année, offrant aux cuistres de mon espèce de nombreux points de comparaison et critères d’analyse avant même la sortie d’Habemus Papam. S’il semble raisonnable de dire qu’ils ont tous un peu ou beaucoup déçu, ces films n’ont pas suivi de trame pré-calculée, et ont proposé des éclairages très différents sur le vertige du pouvoir politique, le dramatisant à la syllabe près ou le reléguant à de plates causeries autour d’une assiette de boustifaille dont on a préalablement pris soin de décrire l’assaisonnement pendant treize minutes en plan-séquence. Oui, ces films ont su proposer. C’est peut-être d’ailleurs le reproche global qu’on peut leur faire, d’avoir trop proposé sans jamais en imposer. Certes, Pater, lui, a su imposer tout court : imposer sa réalisation caméra-épaule, imposer son agoraphobie, imposer sa licence poétique surfaite l’autorisant à emprunter sans vergogne à la banque de l’ennui maximum sans jamais honorer sa dette de contenu. Mais vous m’avez compris. Et promis, je vais tâcher de réduire au silence cette critique acerbe morte-née du film d’Alain Cavalier, qui survit dans cette review comme une sorte d’ongle incarné.

Icône du théâtre et du cinéma, Michel Piccoli a traversé les décennies et se traîne, comme on le sait, un CV scénique long comme le bras. De deux ans l’aîné de Benoît XVI et auréolé par cette carrière exceptionnelle, il paraît tout désigné pour jouer le rôle du souverain pontife, que l’usage contemporain a voulu de plus en plus âgé alors que le christianisme se meurt d’un souffle de jeunesse réformateur. Le pape est censé incarner la continuité d’une Eglise enracinée dans ses certitudes millénaires. Mais Nanni Moretti, avec qui la politique n’est jamais bien loin, a choisi d’en faire un vieil homme troublé, qui a passé sa vie à fermer la porte sur ses angoisses pour les voir toutes jaillir par la fenêtre au moment où il doit assumer le capitanat d’un Titanic confessionnel.

Les premières scènes rendent pourtant à merveille l’impression d’écrasement des grandes salles du Palais apostolique, et plus généralement, cette autorité lugubre du culte, qui fait entrer les enfants dans la foi par la peur, et continue d’impressionner à tout âge, imprimant le doute au moindre badaud que ça va barder pour son matricule si toutes ces histoires s’avèrent vraies en fin de compte. La bande-son engage elle aussi à l’immersion. Malgré l’intrigue intimiste que le film va tenter de développer, l’esthétique est d’une régalade proche de la superproduction. Il est bon de se souvenir qu’on peut faire dans le non-dit, le sobre et le subtil sans se farcir le caméscope Playschool de Pater.

Aaah, décharger sa responsabilité sur un tiers, tropisme évidemment religieux.

Les fidèles des quatre coins du globe sont massés sur la Place Saint-Pierre, fixant avec anxiété la fumée s’échappant du bâtiment où les cardinaux doivent désigner le nouveau Saint-Père. Contrairement à ce qu’on pouvait s’imaginer, les cardinaux ne sont pas dépeints en caciques avides de pouvoir papal, mais plutôt en de touchants petits vieux terrifiés à l’idée que la charge suprême leur soit confiée. Cette grande colonie de vacances existentielle, les cardinaux l’ont choisie. La possibilité ultime, ils la connaissaient. Mais Seigneur Dieu, que ça ne tombe pas sur eux. Le scrutin s’éternise et l’assemblée multiplie les revotes. Puis Melville, Michel Piccoli bien sûr, accepte d’assumer la chape de plomb que représente le pouvoir et la chape en tissu qui va avec. Ne me traitez pas de lourdaud, je n’ai pas sorti ce symbolisme de ma manche mais d’un passage où Melville semble s’étrangler quand un compère lui ferme l’habit pontifical autour du cou. Au moment où l’on s’apprête à clamer sa nomination en l’exhibant au balcon du palais, Melville ne le sent plus. En fait, il ne l’a jamais senti. Il pousse alors un hurlement à glacer le sang, comme le moi qui se fend brusquement, le temporel rabougri qui se rebelle et n’acceptera pas de disparaître ad vitam eternam derrière le « spirituel », ou plutôt le poids de la responsabilité et le manège absurde de l’exposition médiatique, qui sera un thème-clé du film.

Le Vatican connaît un blocage institutionnel inédit, et convoque en express un psychanalyste – Moretti, qui passe devant la caméra et compte bien à ce qu’elle lui fasse de l’œil – afin de remettre son Elu hors-service sur les rails. Le thérapeute s’aperçoit bien vite qu’il ne pourra pas faire grand-chose pour son patient : l’intégralité de la curie ne le lâchera pas d’une semelle et lui interdira la perversité impie d’un diagnostic freudien. Melville ne tardera d’ailleurs pas à se faire la malle, laissant derrière lui un conclave que son porte-parole va devoir manœuvrer seul. Difficile de ne pas prendre le film pour une saillie contre la religion quand le psy cloîtré au Palais voit d’autres cardinaux dévoiler leurs propres troubles mentaux : celui-là pousse des cris en dormant, celui-ci s’envoie des doses cliniques de somnifères. Il paraît alors facile de tirer hâtivement la conclusion que l’ascétisme religieux d’un autre âge laisse les désirs moisir à l’intérieur du surmoi pendant toute la vie, d’où une administration mélancolique incapable de se réformer. Mais fi d’excessive dramatisation, les cardinaux sont avant tout d’amusants collègues de colo qui passeront le temps comme ils le peuvent, épiant les fenêtres des appartements du pape qu’ils croient en recueillement au dernier étage, alors qu’un garde rondouillard a été chargé à plein temps de le remplacer derrière les rideaux.

Et le jeu de Piccoli de renforcer l’impression d’un plaidoyer pour l’hédonisme. Melville erre dans la ville comme il erre dans sa tête. Le problème du monarque n’est pas ici un prétexte à rire comme le bégaiement du Discours d’un Roi. Point de grande réplique, point de séquence poignante : le personnage est dépressif, sait qu’il est passé à côté de sa vie, mais se sent en complet décalage avec l’insipide substance qui a pris la place de celle-ci ces 85 dernières années. Face aux thérapeutes ou face à lui-même, l’homme ne saura jamais formuler son mal-être. Dans le bus, il n’est plus qu’un petit vieux qui parle tout seul. Dépersonnalisé, Melville a senti son passé s’évaporer à l’instant où on l’a proclamé pape. Le regard vitreux induit par sa névrose ne s’illumine que lorsqu’il s’assoit au théâtre pour y admirer une psychose, majestueuse et grandiloquente, celle d’un acteur de troupe incontrôlable qui récite son Tchekhov sans respirer, réveillant les dernières certitudes du protagoniste qui se rappelle que s’il a apprécié quelque chose dans sa vie, c’est bien le théâtre, avant que son entrée dans les ordres ne lui dérobe sa vocation. Le personnage superbe de ce fou passera comme une comète dans ce film, inspirant au spectateur pour son peu de temps d’écran à la fois rire, culpabilité, pitié, répulsion et poésie. Ceci peut paraître problématique quand on sait que l’italien chantant du Monsieur Loyal de la com’ du Saint-Siège ou les évasions hagardes de Melville ne sauront pas déclencher une émotion aussi complexe. Le problème ne vient pas du jeu des acteurs, parfois délicieux, mais de l’écriture même des personnages.

"Mes amis, je vous présente le Filler-o-tron 3000."

Une vie jamais commencée, un apprenti théâtreux qui n’assume pourtant pas le rôle de sa vie : l’élément de résolution tient du simpliste. En réponse, tout comme Pater, le film a l’argument de livrer plusieurs niveaux de lecture. Cependant, le story-board a tendance à papillonner entre plusieurs focales, ne disséquant pas plus que ça le problème du personnage de Piccoli, impeccable mais muré dans sa souffrance, pour s’attacher par exemple à un certes drôle mais très long tournoi de volley dans la cour du palais, organisé par le psy enfermé contre son gré avec les apparatchiks du clergé. Comme si cela ne suffisait pas, la scène contient facilement trois minutes de ralentis « graphiques » dont la signification reste inconnue. De nouveau, comme Pater, Habemus Papam ne parvient pas  à soutenir un début prometteur et tape même dans le remplissage plus ou moins honnête, jusqu’à une fin complètement bâclée. Alors que les dialogues se gardent d’attraper la lumière (la psychanalyse et la science sont relégués à des sujets anodins de conversation), Nanni Moretti tente d’épousseter le charisme de personnages qu’il ne doit pas creuser et peaufine la mise en scène d’une histoire qu’il a sous-alimentée. Rien n’est reprochable d’un défaut caractérisé, mais l’ensemble reste trop mince pour créer une connexion profonde avec le spectateur.

Ce constat d’incomplétude ne saurait enlever au film une logique assez solide. A l’inverse de Pater qui laisse un « Pourquoi » désespéré quand les lumières se rallument, Habemus Papam se tient. Le film n’est donc pas un brûlot anti-religieux, au-delà des piques sur quelques protocoles et rigidités. En fil rouge plutôt, le bourdonnement agaçant des médias du monde entier (dont on peut voir quelques images « réelles » – la mort de Jean-Paul II), qui renvoie les journalistes et « experts » s’agitant dans leur bocal hertzien à la plus pure insignifiance. S’il rappelle parfois Le Discours d’un Roi dans sa dimension de fable burlesque, le film ressasse tout comme celui-ci la hantise du trou noir, le fantasme horrifique d’un personnage public qui perd tous ses moyens et se « tue » publiquement là où l’échec est impensable. Freud appellerait-il ceci une pulsion de mort ? On peut voir un pseudo-analyste télévisuel tenter de proposer un « décryptage » des évènements, débitant des conjectures d’astrologue à partir du néant, pour finalement s’empêtrer dans son argumentaire et avouer en direct son escroquerie : il ne sait rien, ne peut rien dire, et son échafaudage de foutaises n’a jamais eu de sens. En rapprochant les pièces, on peut imaginer que le système fonctionne : Habemus Papam serait un film intéressant sur l’identité, le doute et l’ineffable dissociation psychique qu’induit la représentation publique et la recherche d’attention par tous les moyens. A bien y regarder, ce logiciel mental habite en effet chaque personnage du film, d’une manière assez cohérente. Le pape n’est après tout que le chef d’Etat d’un milliard de croyants. Le besoin acharné des masses  d’un grand timonier, d’un homme providentiel, impose à des centaines d’êtres humains d’enfiler un costume biblique qui leur impose une mutilation identitaire dont Melville ne veut pas entendre parler. La dépression n’est pas un coffre à une serrure, elle n’est jamais vraiment comprise ; en ce sens, le mal du Papa n’est ni plus ni moins qu’une affection réaliste, dans ce qu’elle a de tragiquement banal, secret et décourageant.

En clair, Habemus Papam ne parvient pas à assurer le « déplacement de soi » émotif et épique qu’on était en droit d’attendre et fait les yeux doux à l’ennui, mais reste doté d’un propos plutôt intelligent. Dommage que la papamobile de Moretti ait semblé chercher une place de parking pendant 1 H 42 pour au final manquer la messe de la béatification.

 

"If I see that f***ing pope one more time..."

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