Critique de Inglourious Basterds

L'affiche de Inglourious Basterds

« It could be my masterpiece ». La phrase est prononcée deux fois par un Brad Pitt cabot et l’on croit aisément entendre Tarantino fanfaronner à travers la voix de l’acteur bankable. Lui, on ne le présente plus, réal givré auteur du sacro-saint Pulp Fiction et du diptyque décalé de Kill Bill, qui signe ici son dernier film après Boulevard de la Mort, qui avait rencontré un succès mitigé l’année dernière. Cependant, on peut s’intéresser à la distinction particulière qu’il s’est attaché à créer entre ce Inglourious Basterds et ses précédentes œuvres.

La première clé du film, c’est de savoir qu’il a mûri dans les tiroirs de Tarantino pendant dix ans. Supposé être un « film de guerre » lambda en 2004, le projet a surtout subi un travail de pré-prod et de remaniement scénaristique colossal pendant toute cette décennie, pour aboutir à l’inclassable « fantaisie comique » (IMDB) qui a été présentée au festival de Cannes il y a quelques semaines. Décousu, recomposé, voire même inégal, Inglourious Basterds l’est, certes, comme tout projet de fond ayant fait part d’une attention variable de la part de son auteur. En revanche, cette position de marotte ou de symphonie inachevée, au choix, a permis de donner naissance à un produit culturel estampillé WWII qu’on n’a tout de même pas tellement l’habitude de voir.

Inglourious Basterds - Brad BittLoin de moi l’idée de vous spoiler tout le scénario du film, mais quelques repères sont nécessaires. A l’origine, l’argument est de retracer les missions et exploits dans la France occupée d’un commando très spécial de Juifs américains gonflés à bloc et bien décidés à casser du nazi. Une histoire parallèle aux évènements de la Seconde Guerre Mondiale qui va servir de prétexte à une partie de cache-cache entre le spectateur et le schéma narratif pendant l’intégralité du film. La première scène du film se déroulant dans le fin fond de la France en 1941, avec ses clins d’oeil très appuyés à Leone et son ambiance musicale signée Morricone, a cette odeur d’étrange patchwork référentiel qui flirte entre l’hommage fastidieux et la classe ultime. Un campagnard résistant reçoit le véritable protagoniste du film, le SS « chasseur de Juifs » Landa pour une interminable dégustation de lait du pays où le Colonel Landa use des stratagèmes de torture mentale les plus fourbes afin de faire cracher le morceau au Français, et ce sans jamais lever le petit doigt. La scène, déjà culte, est fascinante et consacre Christoph Waltz comme l’acteur essentiel de l’œuvre, bluffant dans son rôle de monstre gentleman et polyglotte. Tout au long du film, l’ombre de Landa et de son esprit à six longueurs d’avance plane au-dessus des Français résistants et surtout des Basterds, partiellement et volontairement éclipsés.

Parlons-en de ces Bâtards, qui d’après la bande-annonce, plus que jamais non contractuelle, laissaient présager une bourrinnade esthétique de deux heures à la Kill Bill 1. En réalité, bien que déterminants dans les péripéties, ils partagent l’intérêt du spectateur avec l’histoire de cette Juive parisienne, Shosanna (interprétée par une Mélanie Laurent convaincante) qui par sa qualité de propriétaire de cinéma se retrouvera au coeur des réseaux d’influence nazis. Paradoxe, il peut arriver à deux ou trois reprises qu’on peste du fait que l’action passe brutalement d’un moment intéressant de l’intrigue de Shosanna à une nouvelle mission des Basterds, mais ce sentiment de frustration s’estompe vite. Le commando exterminateur de nazis bénéficie aussi de ses propres scènes de suspense intenses et tarantinesques à base de dialogues à rallonge jamais lassants. Il est de ces Tarantinades où l’on pourrait passer des heures à décortiquer le story-board pour découvrir quelle formule magique permet de rendre ces longues joutes verbales haletantes, stressantes et jubilatoires. Ce cocktail de réalisation dynamique, de texte captivant et de jeu d’acteur sans faille constitue le cœur du film. L’action pure, crue et violente, mais néanmoins esthétique, est présente mais est condensée et distillée de manière à relâcher la tension qui met les nerfs du spectateur à rude épreuve pendant les trois-quarts du long-métrage. Un procédé qui profite aussi à l’humour du film, qui exploite parfaitement le moindre comique de geste, la petite réplique marrante ou le détail cocasse. Les fans apprécieront les ajouts artificiels d’écriture dans l’image, les parenthèses informatives ou le découpage en chapitres qui constituent la marque de fabrique Tarantino. Les cinéphiles trouveront aussi tout un tas de clins d’oeil qui leur permettront une fois de plus de susurrer leur culture du septième art à l’oreille de leur voisin agacé.

En fait, on commence à le savoir, Tarantino c’est en partie ça : des trucs caricaturaux, des trucs forcés, des trucs trop beaux pour être vrais, bref, les ingrédients essentiels du nanar agencés dans un exercice de style parfait qui décharge totalement leur aspect grotesque, d’où film jouissif. Alors oui, forcément, à telle scène ou tel plan, on se dit que si c’était pas ce réalisateur, ça serait pourri. Une fois de plus, il faut s’extraire en partie de son principe de réalité pour apprécier pleinement Inglourious Basterds. L’analyse freudienne à deux balles serait de dire que Taratino filme avec son ça. C’est partiellement vrai, il y a de la désinhibition à chaque coin de scène, à chaque rebondissement scénaristique, l’impression qu’il écrit l’histoire en même temps que le déroulement du film, alors qu’en réalité, il n’y a pas de secret, il sait très bien où il veut en venir. Je ne pense pas qu’il y ait réellement d’idées de dernière minute dans ce film, sinon l’ensemble ressemblerait à une bouillie référentielle complètement décousue, mais il y a simplement cette spontanéité récréative qui donne ses couleurs au cinéma. Selon certains, la recette s’essouffle. Pour d’autres, c’est du génie. Pour ma part, je prône une fois de plus un consensus mou et convenu en avançant que ça dépend du film ma bonne dame.

Inglourious Basterds - AutreL’analyse pataude du paragraphe précédent ayant probablement porté un sérieux coup à ma crédibilité, je me focalise maintenant sur un point plus objectif : le caractère multilingue d’Inglourious. Pour ma part, je ne crache jamais dans la soupe de la VF sans voir la tête qu’elle a, et en l’occurrence, elle est honnête. On a tendance à oublier que les doubleurs français font parfois un travail remarquable et que là, c’est pas si mal. Ecoutez, j’aime bien la voix française de Brad Pitt, moi et… Bon, je crois que c’est mal barré pour redresser la barre, donc revenons vers l’axiome inébranlable de la supériorité de la VO. Bien sûr que c’est beaucoup mieux d’entendre le film tel qu’il a été tourné, mais en réalité les dommages causés par la VF sont plutôt minimes parce qu’à l’origine une partie du film est tournée en français. Et une autre en allemand. Une petite en italien. Et bien sûr, une grosse en anglais. Ce mélange des langues en forme d’hymne à l’Europe laisse quelques répliques antinaturelles en caution, malheureusement. Le jeu en français (le même en VF et VO, vous suivez hein) de Jacky Ido, qui interprète le fiancé de Shosanna, est plombé par une traduction vraisemblablement directe d’un script écrit par Tarantino, ce qui donne quelques phrases maladroites du type « De quoi parlons-nous ? ». Mais ces imprécisions sont minimes en comparaison avec l’apport bienvenu de l’alternance régulière des langues que le Colonel Landa maîtrise à la perfection, par exemple.

Bref, à part un français approximatif, une vache en images de synthèse et quelques faux raccords, Inglourious Basterds est un magistral conte tragi-comique qui peut se targuer de dépasser certains tabous et de faire rire avec une Seconde Guerre Mondiale où l’on apprécie plus que jamais railler la brochette des dirigeants nazis et où l’on souffre avec les Bâtards lorsqu’ils s’infiltrent dans une beuverie allemande à haut risque. La photographie est merveilleuse, les personnages secondaires possèdent tous un charisme fou, enrichissant le scénario et poussant à l’identification et l’on a beaucoup de mal à se retenir d’applaudir bêtement l’écran de cinéma à la fin. Les dernières scènes donnent l’impression d’être partie prenante du scénario et des évènements ; et l’on ressort de la salle avec un sentiment de satisfaction réjouissant. Inglourious Basterds est une incontestable réussite qui se place dans le top des meilleurs films de l’année 2009 aux côtés de Gran Torino et rejoint déjà la légende de Tarantino. Wunderbar. Ou mazeltov, comme vous voulez.

2 thoughts on “Critique de Inglourious Basterds

  1. Je n’ai pas vu la VF, mais l’accent de Brad Pitt vaut quand même son pesant de “Stars and Stripes”.

    J’ai aussi beaucoup aimé le premier chapitre “once upon a time in the middle of nowhere” à tel point que le reste du film ma laissé sur ma faim.

    Sympa cette critique, je reviendrais!

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