Boucles d’or ? Looper

 

Après un siècle d’exploitation cinématographique et plusieurs millénaires d’écriture de fiction, la guilde des scénaristes redoute fébrilement le moment où, un jour, tout le monde se réunira quelque part au dernier étage d’un building de Los Angeles, et où un patron de circonstance avalera une grande gorgée d’une des petites bouteilles d’eau minérale hors de prix alignées sur la table avant de déclarer sinistrement : « Les amis, nous avons tout écrit. »

« Quand nous avons accordé le visa d’exploitation au dernier James Bond, qui mettait en scène une organisation secrète militaro-industrielle située dans le subconscient d’un petit nombre d’élus prophétiques et composée pour moitié de projections hallucinatoires et de taupes au troisième degré terroristo-extraterrestro-policières qui maîtrisait une technique de modification du réel à l’aide de la théorie des cordes et de la désintégration quantique de teckels chauves un siècle plus tôt dans un passé alternatif au milieu d’un conflit quadripartite centrafricain, mais en fait non parce qu’ils étaient morts dès le début, nous avons eu quelques doutes sur l’originalité du produit. Mais c’est à l’instant où notre public-test a deviné dès la deuxième minute que le coupable serait le neveu de l’avocat fiscaliste d’un figurant apparu subliminalement en odorama pendant le jingle Mediavision que nous nous sommes rendus à l’évidence. »

« Nous avons tout fait. Nous avons épuisé, essoré, pressé toutes les intrigues possibles et imaginables comme des citrons, jusqu’à la dernière goutte. Il me semblait indispensable d’organiser ce conciliabule pour vous livrer la vérité toute nue. Je ne veux pas qu’on en soit réduits à l’état de l’industrie musicale, qui a passé le point de saturation mélodique il y a maintenant deux siècles et s’engraisse aujourd’hui aux dépends de son public avec la seule note de do. Pour ceux qui cherchent encore à donner un sens à leur vie, j’ai entendu dire qu’une petite dizaine de produits financiers hypercomplexes sur le marché des warrants n’avaient pas encore été inventés. Les autres, vous restez pour le café ? »

… En attendant, en 2012, nous en sommes à Looper, un film où seule la mafia dispose de la technologie de voyage dans le temps et l’utilise pour envoyer trente ans plus tôt les éléments trop gênants pour qu’ils se fassent descendre séance tenante par d’autres mafieux du futur un-peu-plus-proche. C’est autour ce pitch postmoderne, à mi-chemin entre Nolan et K. Dick, que le réalisateur Rian Johnson a concocté son premier grand blockbuster, confirmant l’impression qu’avait laissée Inception : nous arrivons à cette époque où les hypothèses de départ des scénarii demandent déjà quelques secondes d’attention et une certaine dose d’abstraction. Dès la première scène, où le protagoniste Joe, incarné par Joseph Gordon-Levitt, décrit en voix-off son métier de bourreau temporel (« looper »), le spectateur peut être amené à se gratter la tête. La pègre de 2074 n’a-t-elle vraiment pas de meilleur moyen de se débarrasser de ses ennemis que de risquer paradoxes temporels et effets papillon en permanence ? Se pose également la question du management d’une équipe éclatée entre deux époques. Tout message de service doit-il croupir trente ans sur le bureau du boss, ou la direction a-t-elle pu investir dans un téléphone temporel modèle Eric Cartman pour recadrer ses  effectifs du passé ? Qui est assis sur la caisse ? Où est la cantine ?

Le blé d’abord, puis le blé ensuite. Hahaha.

Johnson assume dès le départ le côté bricolage de son thriller d’anticipation, et en tire même l’une des répliques les plus poilantes du film, où Bruce Willis, qui campe un Joe vieux qui s’est soustrait aux bons soins mortels de son alter-ego jeune, refuse de s’embarquer dans le développement des implications temporelles de sa fuite. Il grommelle : expliquer ces saloperies de voyages dans le temps demande des heures d’exposé et un fatras de diagrammes incompréhensibles. Tout le monde n’a peut-être pas la pédagogie du Doc de Retour Vers Le Futur qui avait simplement besoin d’une minute trente, d’une craie et d’un tableau noir. A ce moment, malgré les rires, on craint de voir dans cette réplique la dévitalisation du contenu même du film qui, à l’instar du remake asthmatique de Total Recall sorti récemment, se replierait derrière les fusillades et la romance pour ne pas s’aliéner le public pop-corn. Il n’en est rien. Looper est un astucieux petit crafting qui fait son petit et cohérent bonhomme de chemin deux heures durant.

La belle surprise, c’est avant tout le ton choisi, encore une fois très dickien. Bien que tout ne soit pas coupé au cordeau, les topos futuristes cohabitent comme dans un Ubik. Le voyage temporel rencontre la télékinésie, dans un monde où l’antigravité et la drogue récréative ophtalmologique sont des lieux communs. Comme chez Philip, le maître des schizos, l’humour résonne bien plus fort dans un avenir qu’on a rarement vu aussi sordide, même en  SF. Looper n’a pas très bien compris ce qu’il cherchait à être, et pour cette fois, c’est heureux. Conséquence, à quelques minutes d’intervalle, le slapstick d’une course-poursuite où les méchants ont oublié qui prendre en chasse suit une scène de torture hors-caméra dont on ne voit que les abominables effets. Il y a ces échanges presque tarantiniens entre le parrain et ses portes-flingues cravatés, puis les insoutenables extrémités où est acculé Bruce Willis, perdu dans le passé, pour sauver les reliquats d’une existence heureuse qui s’effrite chaque seconde un peu plus dans sa propre mémoire. On peut parler d’un petit retour en grâce pour le crâne glabre le plus luisant d’Hollywood derrière Ben Kingsley. Le monument des années 90 qu’est Willis a essuyé une certaine dèche filmique ces dernières années. On ne boude donc pas le plaisir de voir son archétype buriné reprendre du service dans une scène de fusillade stoïque où le professionnalisme lent triomphe encore une fois de flopées de sbires épileptiques. Néanmoins, l’habitué de l’héroïsme joue ici un rôle beaucoup plus trouble, à mi-chemin entre un extrémisme bien intentionné et l’égoïsme le plus destructeur. Tirant sur la soixantaine, l’acteur est définitivement passé du côté des papys rugueux, à l’instar d’un Tommy Lee Jones ou bien entendu de Clint Eastwood, qui lui excelle dans ce rôle depuis trente ans.

On ne saurait passer sur la performance de Gordon-Levitt, qui, aidé par un maquillage correct, donne le change en Willis junior, défenseur de la veuve (Emily Blunt) et de l’orphelin (Pierce Gagnon) à la poursuite de Mr Youpikaï. Mais, dans ce cortège de prestations honnêtes et de personnages plus falots (notamment, le totalement dispensable antagoniste Kid Blue, comble du tête-à-claques), c’est bien l’enfant Cid, joué par ce petit bonhomme de Pierce, qui rayonne par-dessus tout. Une véritable révélation dans l’étrange microcosme de l’actorat enfantin, usuellement enclin aux bulles spéculatives et aux injustices cruelles. Bénéficiant certes du rôle le mieux écrit dans un script qui n’a pas fait du sujet sa spécialité, le petiot affiche une palette d’émotions et de comportements divers à l’effet bœuf. Quelques mimiques, des pauses bien senties, et le voilà impayable. Plus tard, un regard, un mot déplacé, et le marmot révèle un tout autre visage. Parmi les multiples clichés du cinéma grand public que Looper parvient à déconstruire, l’éternel « gamin niais » en prend pour son grade. Et on en redemande. C’est bien en s’appliquant de cette manière pour écrire les rôles d’enfants qu’on fait évoluer le petit monde pantouflard du storytelling. Ou peut-être simplement en castant des gosses qui savent jouer, ça marche bien aussi.

 

I’m sure she’s not the love interest.

Looper est même si inquiet de céder aux sirènes de la tarte à la crème scénaristique qu’il défie des conventions plus consensuelles, telles que la simple « théorie du signal » appliquée au cinéma. Le concept est simple : dans la plupart des films, le spectateur dispose d’indices qui peuvent aider les plus perspicaces à anticiper les péripéties, ou même le twist final. Bien entendu, ces indices ne doivent être ni trop évidents, ni trop implausibles. Toute chose qui est présentée à l’écran, ainsi exposée aux yeux de tous, relève d’un choix draconien de la part du scénariste – qui a en réalité très peu de temps devant lui pour faire comprendre le schmilblick à son public. Or, chez Looper, le travail de dégrossissage n’est pas complet, ce qui peut désorienter le spectateur, et même ici, lui faire saisir de travers le dénouement de l’histoire ! Une simple recherche Google à la sortie du film m’a ainsi confirmé que la confusion qui a été la mienne, suite à une interprétation erronée, a été partagée par de nombreux spectateurs. Forcément, comme dans tout film de voyage dans le temps, on peut s’attendre à des incohérences. Seul problème : elles ne sont pas ici liées aux escapades temporelles mais au développement mélo-relationnel qui prend le contrôle du film à partir de son milieu. Cette partie non négligeable du long-métrage a l’intérêt, on l’a dit, de mettre en valeur le petit Cid. En revanche, du côté de l’action pure, elle ne peut que produire un effet de dépressurisation. C’est un huis-clos que propose Johnson à partir de ce moment, tournant certes original mais qui fait l’effet d’un surgelé trop vite réchauffé. On s’aperçoit que Johnson semble improviser une inévitable incursion psychologique, exercice où il n’est pas ridicule mais auquel on n’était pas vraiment disposé, quand on trépignait aux débuts très prometteurs du film. Looper ne résoudra donc jamais sa crise d’identité.

Coupons court à toute méprise : ce n’est pas la parlotte qui fait un hold-up sur le film. Le débit reste très modéré, les dialogues espacés, et qu’on imagine lourds de sens, puisqu’on s’attend à quelque retournement épique. C’est surtout a posteriori qu’on peut considérer cette séquence comme le creux de la vague. De fait, l’œuvre présente des qualités de mise en scène certaines et inventives : la caméra suggère plus qu’elle ne montre – cette blessure, cette lassitude, ce drame. La réalisation parvient d’ailleurs efficacement à enrayer le questionnement perpétuel sur la logique des actions des personnages, pour un public raisonnablement indulgent. Mais une idée générale de sous-exploitation demeure. Curieux paradigme pour un travail qui surprend agréablement, mais n’atteint pas la masse critique nécessaire pour déclencher un tsunami d’enthousiasme à la Inception. Bien évidemment, le budget n’atteint pas 50 % de celui de son frère de sang. Mais peut-être existait-il une autre manière de transporter le public que l’adjonction très cosmétique de quelques gadgets futuristes. Malgré le rendu honnête du casting, il est difficile de sympathiser profondément avec les personnages. C’est donc plus par curiosité que par réelle connexion émotionnelle qu’on veut connaître le mot de la fin. L’immersion englobante des chefs-d’œuvre manque à Looper, et amène en contrepartie le spectateur à attendre du génie dans le schéma narratif, ce qui ne se produit pas exactement. A froid, le ratio d’incohérences s’avère assez important, ce qui ne nuit pas à l’expérience initiale mais fait regretter cette tiédeur dans l’usage de la plus fabuleuse technologie que la science-fiction ait jamais produite. Quitte à ne pas tenir parfaitement debout, il eût mieux valu faire chauffer les trous-de-ver et brinqueballer le continuum jusqu’au trognon.

Au fond, ce qui restera de Looper, c’est probablement l’audace de son atmosphère, plus glauque et suintante que ce que peut suggérer l’affiche salement loupée, en mode « film bleu » insipide, où les deux Joe sont renvoyés dos-à-dos comme des Starsky et Hutch à la manque. Qu’avons-nous en réalité ? Un film noir. Noir comme le goudron, noir même comme ces classiques monochromes auxquels Gordon-Levitt a emprunté son accoutrement de Mad Man et Johnson son image pointilliste. Comme un clin d’œil nostalgique. La somme de tout ça ? Un effort à saluer en de pareils temps de vaches maigres. Rian Johnson tâtonne encore un peu pour ce qui n’est que son troisième film. Quand les lumières se rallumeront sur un générique silencieux, d’aucuns se sentiront floués d’avoir tant de déchet à tolérer en bout de course et pourront en tirer des pamphlets longs comme le bras sur des blogs à lectorat pléthorique. D’autres préfèreront applaudir le geste et demander plus de ces bons films qui prennent bien moins les gens pour des imbéciles que les étrons qui passent dans les salles voisines. Mais ceux-ci le murmureront dans de modestes webzines au ton badin, lilliputiens du Net qu’ils sont. Et ceci, chers petits enfants de France, est comme cela que ça marche.

 

Why, it’s Greased Lightnin’ !

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