Calibre comique : Men In Black 3

Alors que nous sommes englués depuis quatre ans dans la sinistrose financière et que les grandes théories macroéconomiques comptent chacune un contre-exemple historique calamiteux dissuadant toute application, une vieille panacée renaît de ses cendres. Aujourd’hui, la distinction mondaine se mesure en tweetolikes ; et c’est à qui insérera le maximum de vagues notions de microéconomie comportementale dans l’analyse de ses turpitudes bourgeoises. Il n’y a qu’à lire le pétulant article de Slate « Quand quitter une fête ? » (2622 likes) pour se faire une idée. Tout étudiant qui lira ces lignes se reconnaîtra si j’évoque cet abominable registre comique auquel chacun d’entre nous s’adonne les veilles d’examen. Je parle de ces insipides, inutiles, immondissimes protoblagues qui n’ont pour seul intérêt que de faire réviser ses leçons. Oui, les révisions. J’ai songé à qualifier la chose d’humour révisionniste pour entretenir le flou et souligner la malfaisance de sa nullité.

–        Hihi, on peut toujours tricher demain, ils n’ont pas pris en compte notre aléa moral (Smith, Samuelson p. 193) ! Lol !

–        Swaaaag ! Javoujavou ! Mais, héhé, imagine qu’on nous note déjà selon la sélection adverse ! (Akerlof, Market For Lemons, 1970) ! TMTC !

–        ‘Aaaaight les gens, le partiel samedi, j’en suis à sécréter des oxydo-réductases jusqu’à l’élytrocèle !

–        Tu t’es trompé de fac, abruti.

Mais n’est pas Freakonomics, ou même XKCD qui veut. Un sain conseil à toutes celles et ceux qui se sentent le talent d’être drôle avec des concepts universitaires : vous ne l’êtes pas, et vous ne le serez jamais. Bien sûr, je ne suis pas celui qui jettera la pierre, indécrottable pécheur que je suis, en représentation chaque semestre au dernier étage de la Maison des Examens. Mais je ne manquerai pas de m’agacer chaque fois que je verrai les collègues de Vincent Glad se prêter à ce jeu dans leurs articles : « La psychologie économique peut nous aider à prendre des décisions dans la vie de tous les jours », quand il n’y a même pas la matière scientifique pour impressionner derrière. Il nous fallait bien ce papier incroyablement génial pour nous apprendre que chaque fois qu’on pèse le pour et le contre d’une décision, on effectue une analyse coûts/bénéfices qui peut être écrite en une égalité et une courbe de début collège !

Ouais, c’est l’esprit. Ôtez ça.

Vous me répondrez que je suis un rageux dont la futilité confine à la névrose. Et vous aurez peut-être raison. Peut-être que je rage que l’auteur de cet article touche, qui sait, un salaire confortable pour ce genre de textes, peut-être même indexé sur les likes et les tweets qu’il génère. Peut-être que je rage qu’il quitte le soir son job à la rédaction de Slate, allant retrouver sa bande de beautiful-people avec qui il ira s’alcooliser dans des boîtes hors de prix sous les flashes des journaLISTES ET DES HORDES DE PLANTUREUSES GROUPIES DONT IL DÉDICACERA LES NI-

Mais je digresse. Et puis ce brave homme ne travaille pas du tout pour Slate, il est étudiant. Il n’empêche, moi je n’aurai pas 2622 likes pour ma super-théorie pseudo-économique de la dépréciation du capital-sympathie des franchises cinématographiques, qui devait introduire cette review de Men In Black 3. J’avais une superbe entrée en matière, en me rapprochant des modèles d’accumulation de capital de Solow, dont les rendements décroissants inspirés par les observations de Ricardo tendent à un état stationnaire. Soit X un film à succès, chaque nouvelle suite X+n a un rendement marginal inférieur à la précédente, favorisant ultimement une convergence avec d’autres licences initialement de moins bonne qualité : vient alors le moment où il faut arrêter la saga et – et vous vous en foutez n’est-ce-pas, je présume que vous ne voulez pas non plus voir mes graphiques et mes fonctions dérivées. Serviteur.

Ah, c’est vrai, Men In Black 3. Parlons-en. Premièrement, qu’est-ce qui vous semble, comme ça, à la lecture du titre ? Men In Black… Mais oui, c’est cette très ancienne franchise de comics qui a connu un succès intergalactique avec l’adaptation survitaminée de Barry Sonnenfeld en 1997, arrachant Will Smith à son hip-hop ronflant et relançant un Tommy Lee Jones au creux de la vague. Une superproduction comique, alliant le cynisme de Mars Attacks et le tape-à-l’oeil d’un Matrix encore en préprod à l’époque. Une intrigue poids-plume délibérément assumée, presqu’un pied derrière le quatrième mur, alors qu’une agence gouvernementale top-secrète aurait pu alimenter les circonvolutions scénaristiques les plus échevelées. Le rap propret mais catchy de Willou qui s’est enraciné dans les crânes d’une génération. Cinq ans plus tard, une suite bien plus poussive, calquée sur la formule d’un premier opus qui semblait pourtant verrouillé par son dénouement. Un fumet commercial qui, pour l’occasion, recouvre un peu trop les quelques effluves de talent pour rendre le produit appréciable. Et alors, la fin. D’aucuns qualifient ce phénomène bien connu de « séquellite », où une suite décevante saborde une franchise, autrement promise à un bel avenir de saga. A partir de ce point critique, chaque nouvelle année éloigne un peu plus la probabilité d’un troisième opus… Mais pourtant, nous lisons bien un « 3 » dans le titre qui mobilise notre attention aujourd’hui. Et tout bien réfléchi, nous retrouvons une tendance curieuse, déjà typique des années 2010 : la décryogénisation trilogique. Qu’est-ce à dire ? Un impromptu SOS Fantômes III devrait envahir les salles obscures l’année prochaine. Il y a encore peu, c’était la fanbase de Toy Story qui se voyait offrir un troisième volet inespéré, après onze ans d’attente. Le résultat fut triomphal. Les gamins qui avaient vibré devant les aventures de Woody et Buzz étaient devenus des adultes ? Peu importe, les personnages, le scénario et la tension dramatique avaient mûri en conséquence. Pixar avait rendu une copie parfaite, gorgée du plus digne des mélos sur le temps qui passe et l’enfance perdue à jamais. Un film que je considère encore à titre personnel comme le meilleur « 3 » que je n’aie jamais vu au cinéma. En y réfléchissant un peu, il paraît bien difficile de lui trouver des concurrents, tout du moins dans la catégorie « suites sans préméditation ».

Men In Black 3 s’inscrit tout à fait dans cette mouvance. Sonnenfeld aussi a clairement identifié son cœur de cible et mitonné son pitch en conséquence. Chaque scène semble hurler « la der des ders ». La qualité du schéma narratif a donc été revue à la hausse pour suivre le vieillissement du public, sans toutefois la prétention de sortir le nouvel Inception… Mais ce n’était pas l’exercice demandé. De l’eau a coulé sous les ponts : vautré sur un comptoir de  bar, l’agent K aux expressions plus figées que jamais a pris un sacré coup de vieux. Il faut dire que dix ans auparavant, Jones jouait déjà le Space Cowboy bien mûr. J, lui, est à mille lieues de Bel-Air et de son groove multicolore. Quelques millions de dollars, les zombies de Je suis une légende, le pathos d’A la recherche du bonheur et les thétans de l’Eglise de Scientologie plus tard, Smith non plus n’est plus vraiment le même. Après un incipit grand-guignol qui introduit l’alien antagoniste, les premières minutes du film peuvent laisser craindre le pire. L’impression de routine est rendue bien au-delà de ce qui était escompté. Les agents paraissent aussi encroûtés que le burrito que mâchonne K et l’on peine à retrouver l’impulsivité des échanges du premier épisode. Est-ce la mise en scène aqueuse, le mixage sonore à la règle, ou le côté polystyrène des décors qui reste en travers de la gorge ? Quoiqu’il en soit, ce démarrage mou est un vrai problème, d’autant plus qu’il contient une scène d’action très statique, au slapstick inexistant et dépourvue de toute réplique cinglante. Il faut bien quinze minutes pour s’extirper de ce musée Grévin des hommes en noir en charentaises, et entendre enfin le moteur pétarader sous les rétroviseurs.

Zucchero s’est un peu laissé aller dernièrement.

Cette fois-ci, le méchant est un peu plus fin que les précédents. Le dénommé Boris l’Animal parvient à remonter le temps pour se débarrasser de l’agent K en 1969, laissant la voie libre pour une cataclysmique invasion de la Terre en 2012. Esquivant quelques quiproquos trop téléphonés, et pour peu qu’on n’ait pas vu la bande-annonce pour un effet maximal, les premiers rires se font entendre dans la salle lorsque J comprend ce qui est arrivé à son continuum espace-temps. Ce troisième épisode fait saisir au public le caractère d’éternel bricolage de la saga, fût-elle à gros budget. L’absurdité des explications en technolangage est toujours bien amenée pour donner un bon gag méta, cet instant qui fait penser : « ils ont vraiment osé donner une raison aussi bidon, et ils en sont fiers ». Mine de rien, cette forme de fanservice peut faire mouche chez certains publics concernés de la génération Y. En particulier lorsque leur prénom commence par un A, qu’ils sont rédacteurs pour un obscur webzine et surtout quand ils ont concouru à l’écriture d’un scénario de film amateur injustement boudé, qui tout à fait fortuitement, s’essayait entre autres au pastiche de Men In Black à zéro-budget. Oui, l’humour basé sur le mécanisme d’écriture de l’œuvre elle-même peut faire mouche. La mort de l’auteur, n’importe qui peut voir ce qu’il veut dans une œuvre, non ? C’est donc là mon droit le plus strict de voir dans quelques secondes de gags de Men In Black 3 la légitimation ex post de mes projets de jeunesse. Crac, dedans.

Le film n’est pas structuré sur son stock de vannes comme pouvait l’être Men In Black 2. Will Smith se souvient toutefois de certaines bonnes mimiques, et le versant « stand-up » de sa prestation ravit, même s’il n’apparaît qu’à la faveur de brefs moments comme son arrestation par la police raciste des sixties. J forme un duo sympathique avec Josh Brolin, le jeune K, qui imite en effet Jones à la perfection. Il est cependant bien dommage que le rôle de Brolin ait été écrit uniquement autour de cette brillante imitation. Quitte à montrer un K différent car en pleine force de l’âge, le film aurait peut-être pu carrément franchir la barrière et le dépeindre en fêtard expansif. Ceci aurait permis par-là même de changer la tonalité de J et de le montrer sous un nouveau jour, pour une fois modérateur pince-sans-rire. L’archétype du cravaté inflexible à la classe éternelle a atteint ses limites depuis la fin de l’ère Connery des James Bond. User de ce concept implique de le renouveler ou de le mettre à l’épreuve. Voilà, synthétiquement, le défaut principal de Men In Black 3 : l’entre-deux, dans de nombreux domaines. Quand on s’attable à tourner ce que je persiste à considérer comme le dernier épisode, il faut foutre le feu à la baraque. Faire voler les conventions, laisser un souvenir vivace, marquer ! Si l’on vient marcher sur les plates-bandes de Retour Vers le Futur, il faut taper dans la fourmilière. Il n’y a guère besoin de verser dans le paradoxe du grand-père pour régaler avec les tribulations temporelles, pour peu qu’on fasse voyager le spectateur, et qu’on maintienne une tension raisonnable. Globalement, le boulot est fait en termes de causalités et de coïncidences logiques, mais il y avait certainement plus, et mieux à faire. On peut même relever une incohérence notoire dans la logique de voyage dans le temps retenue pour le film.

Le personnage de Griffin, médium qui visualise à chaque instant une infinité de versions parallèles du cours des évènements (« c’est super chiant »), est à ce titre sous-exploité, choix regrettable mais compréhensible : l’accessibilité casuelle du bonhomme pose problème dans le sens où toute personne sensée à la place de J lui demanderait de regarder dans le futur pour lui expliquer intégralement ce qui va se passer et se faire un guide pas-à-pas de la mission accomplie. Et alors, mort au suspense, qui s’avère déjà inconstant. Le film accuse une dépendance au sentier, assurant le show dans ce que la saga a toujours su faire de mieux : neurolyseur, bestiaire dégueu et flingues customisés. Il convient de rendre justice au fait que les scènes d’action et les dialogues s’améliorent considérablement dès que le film est lancé. Mais il ne dévie pas d’un pouce de ce sillon. C’est même la première fois que je considère, de mon point de vue, qu’il n’y a pas assez, non pas d’émotion (ce qui fait justement l’identité de cette troisième partie par rapport aux autres), mais de romance dans un film qui en suggère avec la mystérieuse agente O. Ce n’est pas que je réclame tambour battant une relation amoureuse qui a habituellement neuf chances sur dix de niaiser un film, mais quelque chose d’un tant soit peu novateur, qui saurait occulter une conscience de soi un peu trop présente pendant tout le visionnage.

Nous avons au moins échappé au titre de « Men In Black 3D ». Comme à l’accoutumée, le relief n’apporte rien de spécial à l’œuvre, qui y prête à peu près autant d’attention que les jeux PS3 à l’usage de la reconnaissance de mouvements. Il obtient tout de même un peu d’effet vers le dénouement. La bande-son reste au second plan. D’ailleurs, il est très décevant de voir que Will Smith n’a pas daigné produire un nouveau rap pour le thème. L’impossible ultimerie funky de la musique éponyme du premier ? Le punch rock de Black Suits Coming du deuxième volet ? Adieu vat, dites bonjour à Pitbull et à son rap de grande-surface répétitif pour clubbing vaseux. On retrouve le vice du film : Smith a pointé, il a fait le boulot avec bonne volonté, mais sans faire des heures sup’. La franchise méritait mieux. Qu’est-ce qu’on se fiche qu’il ne fasse plus de rap ! Ce qu’il faisait à l’époque surclasse de très loin, encore et toujours, ce qui est craché par les radios dans le genre aujourd’hui.

Is this how the people down here live like? Mmh, this might be alright!

Pour en finir, on ne peut pas se sentir trahi ou même profondément déçu par Men In Black 3. Pour tout fan des deux premiers ou amateur de blockbusters pop-corn, Barry Sonnenfeld a assuré un niveau plus que convenable et un résultat supérieur au deuxième film. On peut faire honneur au comique de situation et de dialogues encore nerveux, au tournant sentimental qui a été emprunté et à la relative maturation qu’il implique, certes encore bien conventionnelle. L’auteur aussi, dans son genre, a réussi à contrer la théorie de la dépréciation du capital-sympathie d’une licence volet après volet, nous livrant en toute objectivité l’inégalité suivante : Men In Black > Men In Black 3 > Men In Black 2. Bien placé dans un panier de préférences, c’est un bon travail. Dans l’absolu, c’est gentillet mais loin d’être excellent. Comme pour préparer un doux oubli. Ce tiédissement perpétuel à marche forcée, c’est aussi ça vieillir.

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