Prisoners : Taken – To the next level

Prisoners affiche

L’océan glacé des peurs adultes. Ce ne sont pas les simples peurs primales qui grouillent en nous depuis l’enfance : le noir, les monstres, les espaces fermés… Non, je veux parler ici d’une autre forme de terreur, beaucoup plus subtile, où la victime est en partie son propre bourreau. Parce qu’en fin de compte, c’est plutôt confortable pour l’esprit d’avoir peur du croque-mitaine. Certes, la sale gueule de Baghuul avait mis mal à l’aise de nombreux spectateurs dans Sinister, le plus efficace film d’horreur de l’année dernière. Mais l’on ne touchait là qu’à une zone terrogène très périphérique. Au contraire, quand l’adulte prend conscience de sa liberté, les peurs deviennent existentielles, et d’autant plus insidieuses. J’ai peur de ma propre mort, mais dans le plus élémentaire solipsisme, n’est-ce pas avant tout ce que j’en fais ? J’ai peur du chômage, mais une telle situation ne serait-elle pas de ma faute ? J’ai d’autant plus peur qu’il arrive malheur à mes enfants que j’en suis responsable. Au grand jeu du chaos, le petit ver dans le fruit gagnera toujours face à la plus violente bourrasque. Et c’est justement ce que Sinister avait bien compris, d’où distinguo efficace vis-à-vis de toute la concurrence du genre de 2012 à aujourd’hui (le mauvais Conjuring n’a été que « p***** de décevant »).

Puisque je ne parviens pas à chasser la projection personnelle de mes critiques, je vais en partie l’assumer. Je m’explique : je ne sais pas si les scénaristes ont considérablement gagné en subtilité dans la gestion des « peurs adultes » ou si c’est juste moi qui ai vieilli et suis plus réceptif à ces procédés. J’ai des indices confondants pour les deux. En tant que consommateur culturel, j’ai l’impression que depuis quelques mois tout au plus, ma réceptivité aux « peurs adultes » s’aiguise vers la responsabilité parentale. Mais je me plais aussi à imaginer que dans dix ans, on retiendra le chef-d’œuvre The Last Of Us comme le jeu qui a insufflé la fibre paternelle aux consoleux de la génération Y.

Et dans ce grand rebattage de cartes, les excellents thrillers comme Prisoners deviennent ma came. Or, qu’est-ce que cette énième variation sur le thème de petits chérubins perdus a de mieux à offrir que son cortège de prédécesseurs ? Et bien, la technique la plus aboutie, le cousu main au point où les spectateurs ne sont plus capables de voir les fils lilliputiens qui les relient aux protagonistes, et qui parviennent à solliciter en eux cette pensée magique : « J’en ai quelque chose à faire de ces pauvres gens fictifs ». Si je m’en tiens au pitch le plus lapidaire, sans spoiler, difficile de distinguer Denis Villeneuve de Luc Besson : « Un père de famille qui voit sa fille disparaître est prêt à tout pour la retrouver. » Emballés ? Ben non, je sais bien, on dirait que je suis en train de vous vendre Taken, néanmoins, différence notoire que pourra relever Mozinor, ça n’implique pas qu’il pète la gueule à un gros Black. C’est même le gros Black qui pète des gueules (à contrecœur). Et accessoirement, la qualité de tout le reste est six crans au-dessus des gesticulations de Liam Neeson. Plantons le décor. Dites bonjour à Keller Dover.

Euh non attendez, c'est pas la bonne image...
Euh non attendez, c’est pas la bonne image…
Voilà, c'est celle-là, je crois. Avant que les Infectés arrivent.
Voilà, c’est celle-là, je crois. Avant que les Infectés arrivent.

 Joué par Hugh Jackman, CSP quelque-chose, c’est un père accompli et dévot, un Ned Flanders musclé qui apprécie les roulis de l’hymne américain et possède sa belle baraque au milieu du comté de Pas-Important-de-le-savoir. Une de ces belles banlieues étatsuniennes à l’urbanisme de Xerox où les propriétés se ressemblent tellement qu’on se doute que ça doit être coton d’y retrouver quoi que ce soit (« merde, j’ai déjà fouillé cette maison-là ou… ? »). Encore plus si je vous y mets de la neige en prime. Keller ne demandait qu’à passer une bonne soirée avec ses bons amis les Birch, mais les mômes, vous savez ce que c’est, dès qu’on les laisse deux secondes, ça vous casse un vase, ça se chamaille ou ça s’évapore dans la nature. Bon, je fais le rigolo à froid, mais en vrai, la séquence de recherche infructueuse des gamins parvient déjà à susciter l’empathie, grâce à une écriture retenue et une gradation crédible. Il faut un certain temps pour que la smala perde les pédales. Au départ, Keller envisage presque sereinement la disparition de sa fille. On va appeler la police, ce n’est pas rien, mais c’est juste une précaution. Et on engueulera les petites sévèrement quand inévitablement, elles ressortiront de derrière un buisson. Et puis la nuit tombe. Petit à petit, en lutte contre l’horloge fatale de la statistique bien connue des films du genre (« au bout d’une semaine, on a deux fois moins de chance de les retrouver vivantes »), Keller le sanguin va se mettre dans tous ses états, et on ne loupera rien de tout ça. Dans le déni, furieux, désespéré, exténué, alcoolique, Jackman a un rendu émotionnel assez extraordinaire quand on lui donne autre chose que des films de super-héros ou des comédies pas très musicales. Un ou deux moments d’hybris de Papa Ours bien placés l’installent solidement dans le cœur du public, à moitié forcé de trouver des justifications à ses choix les plus terribles. Faut-il le comprendre, une réplique de son épouse sous cachets a scellé son destin : « Je nous croyais en sécurité avec toi ». Quant à l’enquête, très vite, nous avons un suspect, un étrange homme-enfant aux pédo-lunettes qui vit reclus sous l’œil distrait d’une figure parentale dépassée.

Voilà, lui, on rétrécit considérablement le champ de recherche si on précise qu'il n'a pas Internet.
Notons qu’on rétrécit considérablement le champ de recherche si on précise qu’il ne va pas sur Internet.

Coucou Paul Dano, mélange insensé de Michael Cera et d’Anthony Perkins. Officiellement, son personnage, Alex, est attardé mental. Oui, mais les fillettes sont parties dans son camping-car. Il a essayé de fuir. Et à Keller seul, il a susurré une simple phrase qui signifie qu’il joue le bêta pour s’en tirer au nez et à la barbe des condés. Alors, pour l’acteur, quasi-muet, le regard vide et toujours sous assistance, est-ce bien difficile d’interpréter un tel rôle ? Qui sait. Le fait est que derrière nos deux voiles d’ignorance respectifs, le script nous fait allègrement tournebouler entre la pitié et la haine pour Alex. Chacun de ses moments en appelle aux bas instincts voyeurs d’un public qui ne sait pas sur quel pied danser. L’effet de culpabilisation est rendu de façon infiniment plus fine que la fatuité d’un Funny Games, par exemple, qui se bornait platement à traiter son spectateur de salaud hypocrite. C’est dans son interaction avec Alex qu’on voit également la complexité de Keller, qui ne sait par quel bout le prendre et remet en question ses propres démarches.

Et dans un polar, quoi de plus normal que d’attendre la police au tournant ? C’est l’occasion de voir Jake Gyllenhaal (Brokeback Moutain) jouer l’inspecteur Loki (ouais… Loki), qui tente de mener l’enquête tout en gardant un œil sur les familles des victimes. Dans l’attitude jusque dans son look, il a ici des faux airs de Gordon-Levitt, quoique plus débonnaire. Le film évite soigneusement de se vautrer dans les clichés : pas de marginal crasseux que la police garderait malgré ses méthodes peu conventionnelles, ni d’exécutant obtus qui ne servirait qu’à bloquer la progression du héros. Loki a des méthodes et tient à faire consciencieusement son boulot. Quand on s’attend à une scène ultra-typée de déferlement de violence dans un interrogatoire, il fait la moue et tente sans arrière-pensée ni effet de surprise de jouer sur la bonté intrinsèque de son interlocuteur. Intuitif mais pas trop, roulable mais pas trop, stylé mais pas trop : un flic à taille réelle qui « protège et sert ». Il est la capacité d’auto-organisation de la société, les institutions qui font rempart à la loi du talion et au far-west. Dès le départ, on le soutiendra avec le même intérêt que le père déboussolé. Le rôle de Gyllenhaal est aussi évolutif que celui de Jackman : au fil des jours, ses clignements d’yeux tiqueux s’intensifient et sa patience s’émousse. Le poids de deux familles sur ses épaules, il n’en reste pas moins le moteur d’un léger comique de situation. Des rires bien salutaires, vu que le film maintient tout le monde sous pression pendant près de deux heures et demie.

Haha, aux portes de la folie dans la recherche infructueuse d'un criminel, ça c'est notre sacré Loki.
Haha, aux portes de la folie dans la recherche infructueuse d’un criminel, ça c’est notre sacré Loki.

Certains pourront ainsi reprocher à Prisoners sa longueur. Ce serait mentir de dire qu’on ne devine pas la nuit tomber à l’extérieur du cinéma. Mais pendant la projection, c’était surtout l’incompatibilité de mon postérieur avec toute forme de strapontin qui me rappelait aux contingences du réel. Aucune scène n’est dispensable dans le puzzle que constitue cette enquête ultra-dynamique. Quand l’action s’étend sur la durée, le problème n’est pas la longueur… Mais les longueurs. Or, ici, chaque élément est justifiable pour échauffer vos méninges, qui ne manqueront pas d’être occupées après la sortie du ciné. La tentation est forte de réfléchir à voix haute avec ses compères de projection. Fuyez les devantures de salles obscures si vous n’avez pas encore vu ce film ! Et pourtant, rien de d’horriblement alambiqué : le processus de dévoilement est juste chaotique comme il faut. Plus thriller que policier, Prisoners esquive l’écueil du compliqué et fait entrevoir les vertus du complexe. A-t-on bien retenu cette scène ? Est-on déjà passé par là ? Qui est ce type là-bas ? Comme Loki sur son calepin, on échafaude, on teste, on chiffonne et on recommence. Alors, considérons qu’avec quelques fourmis dans les lombaires, on partage un pourcent du combat contre les éléments que livrent ici Keller contre la pluie battante, Gyllenhaal contre son régime alimentaire draconien et toute l’équipe contre le temps et le doute. De toute manière, le réalisateur n’a rien à se prouver. Il y a bien une poignée de plans et d’inflexions musicales qui font dans l’explicite pour capter l’attention. Cà et là, les personnages sont écrasés par un plan large qui illustre leur isolement, leur impuissance, ou un accord d’orchestre cinglant renforce l’impact d’une prise de vue. Mais au-delà de ces petits points de pression, l’emballage reste très sobre. Pas d’inserts pompeux, mais un montage lumineux. Il n’est pas question de jouer à détourner notre immersion. Les persos, le jeu, les scènes – surtout les scènes, et leurs misères, rien de plus.

L’un des atouts fondamentaux du film est que les choix et attitudes des protagonistes sont, dans l’écrasante majorité, crédibles et facilitent l’identification. Les dialogues sont finalement très simples, instinctifs, réalistes. Du coup, pas une réplique ne sonne faux. Les phrases s’interrompent au bon moment, là où les mots deviennent inutiles ou font trop mal. Aucun personnage n’est surhumain, personne ne se retrouve transcendé par la noblesse de son amour familial. Pas de chevauchée héroïque de 36 heures chrono à travers les Etats-Unis pour délivrer les petiotes. Keller a beau déplacer des montagnes pour retrouver sa fille, ça ne l’empêche pas de revenir à la maison chaque soir, anéanti, pour s’enfoncer dans un sommeil de défaite qui ajoutera un jour de plus au décompte. Franklin Birch, son compagnon d’infortune (Terrence Howard), oscille entre la paralysie et la dignité, comme beaucoup agiraient dans la réalité. Parce que c’est un être humain, et non un dispositif scénaristique. Il est bon de voir un film qui nous rappelle qu’en toute circonstance, un personnage stupide aux actions incohérentes n’est que le résultat d’une mauvaise écriture, et non pas d’une « règle » ou d’un « mal nécessaire » à l’existence de la fiction. Ca ne veut pas dire que nous contemplions des temples de rationalité et qu’on ne trouvera pas après coup cent décisions plus sages : « il aurait dû faire ça… », « pourquoi elle n’a pas vu ça… ». Face à tout cela, je soulignerai qu’on a tout de même ici un scénario efficace et original, et non pas l’adaptation sécurisée d’un best-seller, ce qui mérite toujours un bonhomme-sourire.

Bon, l’argument a ses limites, bien sûr, on ne va pas déconsidérer Le Silence des Agneaux parce que c’était tiré d’un bouquin. On en retrouvera d’ailleurs ici l’atmosphère de tension permanente et cet ineffable sentiment de salissure. Le reste, Villeneuve va le chercher chez Se7en ou Mystic River, je n’invente pas l’eau chaude en vous le confirmant. Plus que jamais, donner mon avis sur ce film est un exercice d’équilibriste : oui, c’est pas loin du bois dont on fait les Oscars, alors je tente de vous allécher sans vous gâcher le contenu. C’est pourquoi je brosse l’œuvre par des définitions négatives : elle n’est pas ceci, pas cela. Mais c’est vraiment parce qu’elle est dépouillée et rugueuse qu’elle frappe juste. Accrochez-vous, parce que c’est dur : le souffle se coupe, on déglutit, on ne sait plus où donner de la tête. Oui, des choix ont été faits, la symbolique religieuse est vaguement foireuse, deux-trois motifs sûrement fumeux. Cependant, il y a tellement d’autres choses qui défilent dans le sinistre manège qu’est Prisoners que celui-ci pourra facilement soutenir deux visionnages – mais peut-être pas plus. En attendant, si le compteur est à zéro pour vous, vous savez quoi faire !

Photo non contractuelle.
Photo non contractuelle.

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