The King’s Speech : George VI avait une voix

Un studio de radio, un micro. Un présentateur se gargarise, il fait des vocalises. En bas d’un escalier, un homme stressé attend avec sa femme. On annonce à son Altesse royale qu’il lui reste 2 minutes. Retour en studio, le micro immense devant la bouche du présentateur, savamment placée à une distance optimale, annonce que le Duc d’York va parler au nom de son père, George V. Le Duc d’York, c’est donc lui, cet homme qui monte fébrilement les escaliers du Wembley Stadium. Le micro, la foule qui apparaît dans la brume. Le futur roi attend, l’ampoule clignote 3 fois, c’est à lui de parler.

Parler ? Après un silence de plusieurs dizaines de secondes, les mots sortent, ils sont « crachés », bafouillés, hésitants, entrecoupés de sons tous plus embarrassants les uns que les autres. La foule baisse les yeux, le peuple a honte, les proches sont bouleversés. Le spectateur comprend alors ce qu’il va voir pendant les 120 prochaines minutes : le combat d’un homme contre lui-même, pour son pays.

La scène d’introduction pétrifie le spectateur

Le Duc d’York, bientôt George VI, mais que nous appellerons Bertie (après avoir vu ce film, on est un peu membre de la famille royale), à travers son histoire exceptionnelle portée par l’interprétation impeccable de Colin Firth (Vous savez, le chéri de Bridget Jones !) nous entraîne dans le tourbillon historique, politique et militant d’un film qui a déjà reçu de nombreuses récompenses et en recevra encore beaucoup d’autres. Oui, parce qu’avec 12 nominations aux Oscars, à moins d’un complot mondial ou de la présence de la chanteuse Jenifer parmi les nominés, The King’s speech est le grand favori de la course aux prestigieuses statuettes.

Alors lorsqu’on doit, comme moi en ce moment, formuler une critique de ce film, qu’on est normalement quelqu’un d’intelligent, d’indépendant et d’objectif, qu’est ce qu’on fait ? On cherche la faille d’un film qui n’en a pas, juste pour sauver la face.

Un tour sur TV Tropes, je lis quelques remarques sur la négligence des scénaristes à l’égard de certains faits historiques… Quoi, Bertie a fait appel à Lionel Logue bien avant la date indiquée dans le film ? Mais ça change presque… Rien ! Quoi, Bertie n’appréciait pas vraiment Churchill, comme le film tente de… Ne pas le faire croire ? Quoi, Bertie ne réalisait pas la menace idéologique que représentait Hitler ? Ha oui, comme il le dit si bien lors de la projection du discours de Nuremberg : « Je ne sais pas ce qu’il dit, mais il le dit bien ».

Un tour sur Wiki s’impose, je dois savoir si on m’a menti, ou si certains sites spécialisés dans la critique constructive opèrent un excès de zèle par peur d’être contraint au chômage technique sur un tel chef-d’œuvre. Bertie, c’est ce second garçon d’une famille royale de 4 enfants, qui a grandit loin de ses parents comme le veut le protocole, maltraité par une nurse, obligé d’abandonner sa main gauche pour devenir droitier. Un homme qui aimait sa femme et ses filles, qui n’était que 4ème dans l’ordre d’accession au trône et ne pensait pas devenir un jour George VI.

Le film nous dévoile un couple royal uni

Mais de toute façon, que la réalité historique soit préservée ou non, le thème du film n’est pas là. Si l’arrivée imminente de la Seconde guerre mondiale rythme la narration, si Hitler hante les discussions entre personnages politiques de haut rang, pour notre Roi, l’enjeu est ailleurs. Tout comme les déboires sentimentaux de son frère, l’Histoire représente cette machine infernale qui va le mener tout droit dans la gueule du loup : ce micro qu’il devra manier à la perfection s’il devient roi. Bertie ressent cet immense poids que le charisme d’Hitler pose sur ses épaules de futur dirigeant du monde résistant, tout comme il ressent son impuissance à remettre son frère dans le droit chemin.

La guerre de ce film, ce n’est pas la Seconde guerre mondiale, mais la guerre d’un homme contre son destin, infiniment compromis par un handicap qui ne peut s’allier à l’ambition que le reste du monde a pour lui.

Alors oui, ce film milite pour les bègues, pour les aider à s’en sortir. Mais c’est quoi, bégayer ? Quand nous, le commun des mortels gens normaux sans problème de langage, imitons le bégaiement, ça donne quoi ? La blague de poutrelle. Pou…Pou…Poutrelle.

Heureusement, Colin Firth ne semble pas connaître cette blague. Mieux, il a préparé son rôle avec le scénariste, qui est bègue. Comme dirait George (Pas VI, Clooney)… What else ? Si on résume, un mec qui avoue avoir depuis l’enfance comme héros George VI car il a pu grâce à lui vaincre son handicap, scénarise un film sur George VI. Et il aide l’acteur principal à comprendre le bégaiement en lui dévoilant les ficelles du sien.

On comprend donc assez facilement comment Colin Firth a pu interpréter avec autant d’empathie et de clairvoyance le personnage de Bertie. Comme il le dit lui-même, « ce n’est pas tant le bégaiement que j’ai cherché à jouer que l’angoisse que cela peut générer »

Pari réussi. L’acteur nous dévoile un personnage tourmenté à travers un jeu absolument impeccable. Les dents serrées, la gorge nouée, le regard fuyant, il se perd dans ses mots et panique. On le voit chercher au plus profond de son ventre, on imagine les mots se bousculer dans sa bouche et son incapacité à les faire sortir. Le micro joue un rôle capital dans la perception que le spectateur a de l’angoisse de Bertie. Dans certaines scènes, il devient l’élément central de la pièce. Objet de toutes les peurs mais aussi de tous les fantasmes pour Bertie, sa présence obsédante est magistralement mise en scène.

La peur du micro

Il n’y a pas que Colin Firth dont la prestation est remarquable. En fait, tous les acteurs de ce film sont bons, et même très bons. Geoffrey Rush, plus connu ces dernières années sous les traits du Capitaine Barbosa, est touchant en Lionel Logue, ce thérapeute charismatique éprouvé par l’échec de ses rêves de gloire. Helena Bonham Carter, qu’on avait pris l’habitude de côtoyer sous les traits des dangereux personnages inventés par son mari Tim Burton, campe ici une Reine Elizabeth aimante et cynique. Les acteurs secondaires comme Guy Pearce en Edward VIII, Michael Gambon en George V, Timothy Spall en Churchill et même la petite Freya Wilson en Princesse Elizabeth offrent des prestations justes et honnêtes. Comme quoi, on peut réunir une bonne partie du casting d’Harry Potter (Beatrix, Dumbledore et Queudver) et réaliser un film de grande qualité. Ce qui me persuade que la saga Harry Potter aurait pu être bonne si Daniel Radcliffe était décédé entre le premier et le deuxième épisode, au lieu de continuer à trucider avec sa tête de dégénéré toutes les tentatives de jeu correct des autres acteurs. Mais je m’égare.

Bref, on est face à un casting indéniablement réussi. On a déjà parlé du scénario réussi aussi. Reste pour faire un grand film comme celui-ci deux choses : des dialogues et une technique qui te claquent les oreilles et les yeux. Ben là aussi c’est réussi. Et tiens avant d’en parler, je rajoute qu’Alexandre Desplat a fait la BO. Vous savez, ce petit frenchy que tout le monde s’arrache. Comme je pourrais aussi faire un article entier su lui, je vous donne plutôt le lien du dossier réalisé par Allo Ciné et basé sur des interviews de lui pour mieux comprendre que dans The King’s speech, vous allez aussi aimer la BO : http://www.allocine.fr/article/dossiers/cinema/dossier-18591615/?page=1&tab=0

Donc, les dialogues je disais. Et ensuite la technique pour finir. Dans un film sur le bégaiement, on ne sait pas trop à quoi s’attendre niveau dialogue. Le personnage principal n’est pas censé pouvoir lancer de belles phrases, même s’il est roi, puisqu’il bégaye. Mais comme il est roi et entouré de gens très intelligents, il faut quand même que les dialogues tiennent la route.

L’astuce réside dans le fait que tous les personnages présents dans la vie exceptionnelle de Bertie sont charismatiques et pertinents. Sa femme ultra-lucide, qui tour à tour s’assoit sur le protocole puis le défend bec et ongles, ne prend la parole que pour prononcer des phrases ultra stylées. J’en veux pour preuve son analyse du Docteur Logue : « Il prend très cher pour aider les pauvres… Ciel, est-ce un bolchevique ? ». Docteur Logue qui de son côté bénéficie du capital sympathie le plus important du film, grâce à sa bonne humeur constante, à son langage anti-protocolaire et à ses remarques abrasives. Quant à Bertie, en jouant de son handicap, il arrive à également nous faire rire, tandis que sa personnalité d’homme blessé le rattrape au cours de nombreuses colères.

Ce trio de personnages, qui sont les piliers du film, se renvoie la balle des répliques cultes et offre au spectateur un quota de rire assez impressionnant, pour un film « royal ».

Les scènes dans le cabinet de Logue sont les plus joyeuses du film

Mais les dialogues sont avant tout le moyen pour le spectateur de comprendre la force de la relation qui s’instaure entre Bertie et Logue. La personnalité du thérapeute a ainsi été cernée par le réalisateur et son interprète, Geoffrey Rush, grâce à la lecture de son journal intime, ce qui offre une authenticité désarmante au personnage. Les rapports entre les deux hommes, d’abord tendus, rythmés par les phrases assassines et irrespectueuses du roi, se transforment au fil du film en une relation de confiance instable, puis deviennent une amitié pure et sincère. Mais pas de dialogue cul-cul en perspective, tout se joue dans le respect mutuel, l’élégance du verbe. On déplore en revanche la présence d’une phrase cliché du roi à l’attention de l’archevêque, seul personnage stéréotypé du film. (En même temps, quand on connaît la rigidité de l’Eglise, il ne doit pas être si stéréotypée que ça.) Cette phrase s’égare dans le mécanisme habituel des films à l’eau de rose : je te dis un truc et tu me dis non parce que tu m’aimes pas encore et à la fin tu me le redis pour me montrer que maintenant tu m’aimes et je suis trop surpris. Mais bon, une phrase dans tout un film, ça ne change rien. On dira qu’elle était là pour faire larmoyer la gazelle (Oui, j’ai sangloté) et pour que les gens qui se seraient endormis entre la 30ème et la 90ème minute comprennent comment la situation a évoluée.

Plus Logue apprend à Bertie à contrôler son handicap, plus celui-ci laisse s’échapper la méfiance qu’il éprouvait envers les méthodes peu communes du thérapeute. Dans son cabinet, il se lâche, littéralement. Jusqu’à la cultissime scène où le roi comprend que les jurons l’aident à ne pas bégayer, technique qu’il appliquera jusqu’à la fin et qui deviendra une angoisse de sa femme et du docteur Logue, à l’affût du moindre micro branché par inadvertance lors des « répétitions » de discours. On en connaît un qui aurait bien eu besoin de ce genre d’ange gardien il y a quelques temps au Salon de l’Agriculture…

La méfiance du début s’estompe à la longue

Du côté de la technique, le film aussi est très réussi. Les plans larges et excentrés du roi dans le Cabinet de Logue, avec ce fond crade mais coloré, donnent l’illusion d’une absence de confiance du roi, de ce « background » qui pèse sur ses épaules. Pas de confiance, pas de caméra. On retrouve cette technique d’excentration de la caméra dans tous les face à face où Bertie est en situation d’inconfort, où l’on sait qu’il va bégayer, qu’il est déstabilisé. Au contraire, son interlocuteur, Logue en premier lieu, dispose d’un plan large mais centré, signe de son assurance. Jusqu’aux scènes où il est en difficulté, alors le plan excentré lui revient.

On peut donc dire merci au directeur de la photographie, Daniel Cohen. Son précédent film ? Good Morning England. Les couleurs prennent une importance capitale, alors quelles sont souvent très claires voir même fades. Le cabinet de Logue est gris, sombre, et pourtant c’est lui le plus joyeux. Le mur du fond sur lequel notre regard se fixe a beau sembler gris de loin, il est en fait constitué d’une multitude de couleurs pastels, dont on apprécie les nuances dès que Bertie s’installe dans le canapé. Dans les résidences royales au contraire, malgré la richesse du décor, on tourne encore autour de couleurs sombres dans les boiseries, les vêtements des protagonistes, le manque de lumière. Seul la chambre des enfants et certains lieux propices au bonheur de Bertie, comme ce long couloir baigné de lumière qu’il traverse après son triomphe au micro, sont des endroits clairs aux couleurs franches.

Il y a donc derrière tout cela un vrai travail de recherche d’ambiance propice aux émotions des personnages, et à celles des spectateurs. La plupart des lieux, dont le cabinet de Logue, sont des sources de stress pour Bertie. Mais au fur et à mesure, certains de ces lieux se clarifient tandis que Bertie guérit. Tout se joue dans la tête du spectateur, mais Tom Hooper, réalisateur inconnu pour le moment, qui a mon avis va devenir une valeur sûre, réussi à réunir tous les éléments pour mener le spectateur où il le désire dans un faux contexte de neutralité.

Colin Firth, seul avec lui-même… Et le mur.

Courrez donc voir ce film. Vous passerez un moment très agréable, vous rigolerez, vous serez mal à l’aise, vous éprouverez de la compassion, parfois de la colère. Vous verrez un film dont la réalisation transpire la perfection, mais qui vous laissera une impression de grande légèreté, d’absence totale de prétention. Un film simple quoi, de ceux qu’on aimerait voir plus souvent. Un chef d’œuvre qui n’a pas besoin de terminer mal ou que les personnages s’enfoncent dans une spirale infernale pour pouvoir revendiquer ce statut. Et ça aussi, c’est une performance…

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