Deus Ex: Human Revolution… ou imposture ?

Faire une critique de Deus Ex: Human Revolution n’est pas une tâche aisée. En effet, lorsqu’on teste un descendant d’un jeu légendaire, la tentation d’être extrêmement sévère dès que l’héritage n’est pas totalement respecté est grande. Deus Ex: Invisible War, la première suite de Deus Ex, sortie en 2004, a été victime de ce problème : le jeu en lui-même n’était pas fondamentalement mauvais, mais il n’était clairement pas assez bon pour porter le nom de Deus Ex. Deus Ex: Invisible War est désormais surtout considéré comme étant un affront ultime pour la franchise, et un medley de ce qu’il ne faut pas faire dans le développement d’une suite d’un jeu mythique. Car finalement, quand on y repense, il n’y a pas eu tant de suite de jeux mythiques vouée aux gémonies (et je parle vraiment des suites honnies, qui ont « déshonoré » leur prédécesseur, pas des suites un peu moins bien) : pour être honnête, à part Unreal 2, je n’en vois pas. Le challenge pour les développeurs d’Eidos Montreal était donc de taille. En effet, on ne peut pas dire que les réactions suite à l’annonce du développement de Deus Ex: Human Revolution en 2007 aient été particulièrement enthousiastes. L’épisode Invisible War a refroidi nombre de joueurs, et la prudence et le scepticisme étaient de mise. Le fait que le développement soit multi-plateformes, comme pour Invisible War, avaient fait surgir les craintes d’un Deus Ex au rabais, ultra-simplifié, comme l’avait été Invisible War.

Alors, qu’en est-il avec Deus Ex: Human Revolution ? Nouvelle imposture ou véritable héritier du premier Deus Ex ? Je ne vais pas tourner autour du pot plus longtemps : oubliez le malencontreux épisode Invisible War, Deus Ex: Human Revolution est le véritable héritier du premier Deus Ex. A bien des niveaux, on sent l’influence du vénérable grand frère, qui en 2011, mis à part ses graphismes, n’a pas toujours pas pris une ride (d’où le meme célèbre sur Internet qui dit à propos de Deus Ex : « every time you mention it, someone will reinstall it »). Pour information, je l’ai testé sur la seule plateforme valable pour un vrai Deus Ex, à savoir le PC (mais bien sûr, il est aussi disponible sur PS3 et Xbox 360)

Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par évoquer les défauts du jeu, pour constater qu’effectivement, ils ne sont pas aussi rédhibitoires que ceux de Invisible War. Commençons par le point qui semble faire l’unanimité : les boss. En comptant le boss final, il y en a quatre, et honnêtement, on se demande bien ce qu’ils foutent dans Deus Ex: Human Revolution. Ok, le scénario, tout ça… Mais le fait est qu’ils sont à l’encontre de la philosophie du jeu, sur laquelle je reviendrais plus tard, qui est de jouer exactement comme bon nous semble. Le problème de ces boss est qu’ils obligent le joueur à se la jouer bourrin. Cela peut être particulièrement problématique lorsque le joueur a décidé de se la jouer hacker ou discret via le système d’augmentations (qui permet d’améliorer le personnage en lui permettant par exemple d’être invisible pendant quelques secondes, de résister à l’électricité, de pouvoir pirater des tourelles ou encore de se transformer en arme redoutable grâce à un canon rotatif posé au niveau du torse, le Typhoon, à l’aide de points praxis, acquis avec des points d’expérience, comme dans un classique RPG). D’ailleurs, en parlant d’augmentations, voici un autre problème de Deus Ex: Human Revolution, bien que moins important : certaines augmentations ne servent à rien (comme le fait de pouvoir résister à une chute de plusieurs mètres, ou de sprinter 2 secondes de plus), et les points de praxis s’obtiennent rapidement, ce qui fait qu’il n’y a pas un véritable sentiment de spécialisation à la fin. D’un point de vue personnel, à la fin du jeu, je pouvais tout pirater, j’étais suffisamment équipé pour faire face à toutes les attaques (entre le Typhoon, la barre d’énergie à fond, l’armure renforcée et l’annulation de tout recul) et je pouvais même me la jouer infiltration grâce au camouflage. Certes, ça rend le jeu plus souple et ça facilite la vie du joueur en lui permettant de changer d’approche quand il le souhaite, mais ça relativise l’importance du choix dans les augmentations, ce qui est bien dommage.

Le menu des augmentations, assez nombreuses

Un autre défaut de Deus Ex: Human Revolution est son recours à la vue à la 3e personne parfois un peu trop systématique, ce qui est un comble pour un FPS et ce qui nuit quelque peu à l’immersion. En effet, dès qu’on grimpe une échelle ou qu’on assomme un adversaire, le jeu passe automatiquement en 3e personne. Et bien sûr, il y a ce système de couverture à la Gears of War. Saleté de système de couverture à la 3e personne. Le problème, c’est que bien qu’il soit optionnel, en combat, il est difficile de s’en passer. Les ennemis, bien que cons par moment, sont en effet très agressifs et font particulièrement mal. Je ne suis pas le joueur le plus skillé au monde, mais je doute que foncer dans le tas à découvert soit la bonne solution dans Deus Ex: Human Revolution. Le même constat s’impose pour l’infiltration : il est bien difficile de rester discret sans jamais se mettre à couvert… Bien sûr, on s’y fait à force, mais franchement, le bon vieux lean reste incomparable. Au pire, vu que le lean est maintenant old-school et que le système de couverture est hype, j’aurais préféré dans Deus Ex: Human Revolution que la vue reste à la 1ere personne.

Enfin, le dernier reproche que l’on peut faire à Deus Ex: Human Revolution est son moteur graphique, franchement daté, et pas particulièrement bien optimisé non plus. N’ayons pas peur des mots : un peu à l’image du premier Deus Ex, qui était à sa sortie en retard par rapport à ses principaux concurrents, Deus Ex: Human Revolution est techniquement moche. Les textures sont plutôt grossières, les visages sont taillés à la serpe et les éclairages ne sont pas particulièrement impressionnants. Mais finalement, tout ça n’est pas vraiment important, et c’est là que je vais commencer à parler en bien de ce jeu et à justifier le fait qu’il est le digne héritier de Deus Ex.

Hengsha, un modèle de level design et de direction artistique, même si le moteur graphique montre techniquement ses limites

En effet, comme un symbole de transition, Deus Ex Human Revolution est peut-être techniquement moche, mais il reste néanmoins magnifique. Ok, cette phrase ne fait pas vraiment de sens à première vue, mais laissez moi vous expliquer. Selon moi, pour juger des graphismes d’un jeu, l’aspect technique est certes très important, mais il ne fait pas tout. La personnalité et la direction artistique sont des éléments qui peuvent parfaitement compenser les lacunes d’un moteur graphique défaillant. En ce sens, Deus Ex: Human Revolution est un peu l’opposé de Crysis : Crysis est absolument à couper le souffle d’un point de technique, mais la direction artistique est plutôt light (sauf si on considère que le photoréalisme constitue une direction artistique, ce qui est contestable). Concernant Deus: Ex Human Revolution, on ne peut pas dire que sa direction artistique soit light. Bien au contraire, le travail effectué par Eidos Montreal est énorme de ce point de vue là. Certes, l’omniprésence des teintes jaunâtres peut être agaçante, mais à part ça, on ne peut être qu’impressionné : l’architecture de Détroit ou de Hengsha, les deux villes que l’on peut visiter librement, l’intérieur des bâtiments, les armes, les vêtements… On sent là notamment l’influence de Blade Runner : on a vu pire comme référence.

Inspiration Blade Runner...
...mais aussi 2001: Odyssée de l'Espace !

Ensuite, il y a les dialogues, ou plutôt, le système de dialogues. Contrairement à Mass Effect, dont on avait loué à l’époque son système de dialogues novateur, tout n’est pas noir ou blanc dans Deus Ex: Human Revolution. On est plus dans la nuance de gris. Cette nuance rend le choix d’autant plus difficile que chaque interlocuteur a une personnalité différente. De plus, ne vous attendez pas toujours à voir des fins heureuses, et ce point est particulièrement rafraîchissant et rare en 2011. Si on s’y prend mal, il se peut que l’interlocuteur ne donne pas l’information souhaitée, et refuse par la suite de vous donner plus de détails, vous obligeant à trouver un autre moyen pour réaliser votre mission.

Ajoutons à cela le scénario du jeu, à base de conspiration et de débats éthiques sur le transhumanisme et les nanotechnologies, et on a le cocktail parfait pour une ambiance du tonnerre. Deus Ex: Human Revolution ne nous déçoit donc pas de ce côté non plus. On est résolument happé dans cet univers où tout est conspiration et paranoïa. Se balader dans les rues malfamées de Hengsha ou de Détroit traduit parfaitement ce sentiment, où tout est par ailleurs sombre et glauque (d’ailleurs, tout le jeu se passe de nuit ou en intérieur). La bande-son, discrète mais de qualité, est la cerise sur le gâteau concernant l’ambiance magistrale de Deus Ex: Human Revolution. Un petit mot sur le doublage : je n’ai testé que la VO et elle est particulièrement convaincante. A priori, la VF, bien qu’elle ne soit pas catastrophique, n’est pas au niveau.

Place maintenant au gros morceau de cette review de Deus Ex: Human Revolution : le gameplay. Comme on dit, j’ai gardé le meilleur pour la fin. Ce qui faisait plus que tout la force du premier Deus Ex, c’était son gameplay mélangeant très intelligemment le FPS et le RPG, tout en offrant une grande liberté d’action au joueur. Devant chaque situation, il y avait toujours plusieurs possibilités. Est-ce que je fonce dans le tas comme un bourrin ? Est-ce que je me le joue discret en me faufilant dans les conduits d’aération et en évitant méthodiquement les gardes et les systèmes de sécurité ? Est-ce que j’utilise mes capacités de piratage pour me frayer un chemin, et pourquoi pas, faire du système de sécurité mon allié en piratant les tourelles ? Est-ce que je fais mon beau parleur pour avoir l’information que je veux avoir ? Autant de questions que le joueur a à se poser avant d’aborder chaque situation. Eh bien, dans Deus Ex: Human Revolution, c’est la même chose ! Si, comme je l’ai dit, le système d’augmentation de Deus Ex: Human Revolution permet plus de flexibilité au joueur et simplifie donc un peu le gameplay, il ne faut pas se méprendre : comme dans Deus Ex, il est possible de faire un peu ce que l’on veut, sans qu’on ait le sentiment d’être dirigé par les développeurs. Pour peu que l’on désactive le halo lumineux autour des objets sélectionnables, chaque situation demande une bonne analyse des lieux.

Un des défauts de Deus Ex: Human Revolution, à savoir son système de couverture à la 3e personne, malgré tout obligatoire pour jouer en mode infiltration

On se demande même parfois en faisant certaines choses si les développeurs y avaient pensé. Un petit exemple personnel pour montrer ça : dans une mission, il faut aller dans la morgue d’un commissariat. J’ai tenté l’approche sociale, pour avoir l’autorisation clean de rentrer de la morgue. Echec. J’ai considéré l’approche frontale, en tuant tout le monde dans le commissariat, mais j’ai pensé que ce serait un peu trop extrême. Finalement, en regardant la map, je me suis résolu à trouver une autre entrée. Problème : pour accéder à cette autre entrée, il faut traverser un tunnel dont le sol est électrifié. Je ne vous fais pas de dessin : sans l’augmentation adéquate, il est impossible de le traverser. Après avoir cherché pendant une heure une solution, j’ai remarqué deux caisses en plastique près de l’entrée du tunnel. Vu que c’est un objet très commun (comme dans 90 % des FPS), je n’avais pas tout de suite tilté. Puis je me suis souvenu de mes cours de physique de 5e : le plastique est un matériau isolant. Ni une ni deux, je prends les deux caisses, je le mets au début du tunnel, puis je grimpe dessus. Vous m’avez compris : il suffit ensuite de déplacer la caisse sur laquelle on ne se tient pas vers l’avant pour continuer la progression. C’est ce genre d’exemple tout con qui montre la force du gameplay de Deus Ex: Human Revolution.

Ah et j’ai failli oublier d’évoquer un élément particulièrement important de ce gameplay : la structure en « hubs ». En gros, pendant une bonne partie du jeu, vous êtes lâchés d’abord dans Détroit puis sur l’île de Hengsha. Mention spéciale pour Hengsha, dont la superficie est immense et son architecture en plusieurs étages originale. Entre les missions principales, vous pouvez ainsi vous balader librement, profiter de la magnifique ambiance de ce jeu, et faire des missions secondaires. Ces dernières sont relativement nombreuses au cours du jeu, et une fois n’est pas coutume, sont plutôt variées. En somme, il s’agit d’un parfait moyen pour gagner des crédits et de l’expérience, pour pouvoir augmenter tranquillement son personnage, sans que cela ne devienne rébarbatif. Par ailleurs, en termes de level design, l’intérieur des bâtiments est également parfaitement étudié, toujours dans cet optique de jeu ouvert : on n’a pas vraiment l’impression d’être dans un couloir, car dans la plupart des cas, tout le bâtiment (tous les bureaux, les étages) est accessible au joueur, qui peut donc revenir sur ses pas à sa guise s’il a oublié de vérifier quelque chose.

Mais n’oublions pas que Deus Ex: Human Revolution est avant tout un FPS, et de ce point de vue là, il se débrouille pas mal du tout. Les sensations sont bonnes, et les gunfights sont globalement satisfaisants. Les bourrins pourront donc se rassurer : vous pouvez finir le jeu au shotgun et au fusil d’assaut sans vous endormir ! Concernant l’aspect RPG, il y a l’essentiel : il y a une gestion d’inventaire, de l’expérience et des quêtes secondaires. Mais bien sûr, Deus Ex: Human Revolution n’a jamais prétendu être un pur RPG, donc cela suffit amplement. Au moins, contrairement à Invisible War, il y a un vrai inventaire !

Enfin, dernier point à évoquer concernant cette review de Deus Ex: Human Revolution : la durée de vie. Et là encore, Deus Ex: Human Revolution ne déçoit pas. De nos jours, la grande majorité des FPS se finit en 10 heures (voire moins) et propose une rejouabilité plutôt limité (le syndrome Call of Duty du couloir pendant tout le jeu). Ce n’est pas le cas de Deus Ex: Human Revolution : grosso modo, on peut finir la campagne en mode bourrin et sans faire les quêtes secondaires en environ 15 heures, mais ce serait un crime de jouer d’une telle manière. En jouant comme on joue à un vrai Deus Ex, à savoir avec intelligence et finesse, et en faisant toutes les missions secondaires, on monte facilement à 20-25 heures, ce qui est énorme pour un FPS, surtout en 2011. Et comme vous l’avez sans doute déjà compris en lisant cette longue review, le degré de rejouabilité est très important.

Finalement, il n’y a pas grand-chose à dire en conclusion de cette review. Oui, Deus Ex: Human Revolution est un grand jeu, sans doute le meilleur FPS de l’année (en attendant Rage), et un des meilleurs FPS de ces dernières années. Oui, il a été simplifié par rapport à l’original, et emprunte des éléments de modernité agaçants tels que le système de couverture à la 3e personne ou encore la santé qui se régénère de façon automatique. Donc non, il ne détrônera sans doute pas le premier Deus Ex au panthéon des jeux mythiques qui ont révolutionné leur genre.  Mais un jeu n’a (heureusement) pas besoin d’être mythique et révolutionnaire pour être excellent, même si un de ses prédécesseurs l’était. C’est exactement le cas de Deus Ex: Human Revolution. Onze ans après, Eidos Montreal a fait quelque chose que peu de joueurs osaient espérer au moment de l’annonce de Deus Ex Human Revolution : ils ont réussi à laver l’affront qu’était Invisible War et à donner une suite véritablement digne de Deus Ex. Merci.

PS : « Merci » à Jeuxvideo.com pour les screenshots que j’ai éhonteusement volé (eh oui, trop happé par le jeu pour penser à prendre des screenshots !)

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