search
top

Le Tramway

En retard. Encore. A ce rythme, ça en devient quotidien. Quitte à attendre le tram, autant en profiter pour lever le nez. Et admirer ce ciel d’automne, où les trainées de rouge acrylique le disputent encore, courageusement, à l’encre bleue, encore timide, inondant humidement, comme un pot renversé par erreur, cette toile étrange et lumineuse, qui sort pourtant à peine des ténèbres de la nuit.

En retard ! L’erreur fatale, pour qui veut donner du temps au temps. Pour pouvoir aller lentement, sans se presser, il faut savoir prendre les heures, les minutes et les secondes à contretemps, ne pas les laisser nous marcher sur les pieds, apprendre à être là au bon moment, sans vouloir impressionner ou sans prendre par surprise. La ponctualité. Banal. Mais c’est la condition première pour commencer à rendre les choses extraordinaires. C’est en étant à l’heure qu’on a le temps de faire ce qui est inutile. Sinon on court sans arrêt derrière son tram. D’ailleurs il arrive.

Le voilà. Commence alors la longue procession, ce bal étrange et terrible de ces danseurs sans nom qui sortent essoufflés, et de ceux qui se préparent à rentrer dans la ronde, à pousser, cogner, trembler, tous en cœur, unis sous la même urgence, palpable mais inconnue. Ils vont tous se coller les uns aux autres, suant, toussant, criant, se coller si tôt dans la journée à des inconnus si lointains, si éphémères. On regarde plus ou moins de haut ces têtes flottant dans une mer agitée et pressée de bras et d’écharpes, d’éternuements et de regards endormis. Le voyage se passe tant bien que mal, la machine ballotte ses passagers de droite à gauche, d’avant en arrière, à la cadence de ses arrêts, de ses accélérations et de ses ralentissements.

Certes tout cela est à ce point quelconque qu’il n’y a pas lieu d’en faire des masses. Justement, la masse, on s’y perd si souvent, qu’être un dans la multitude est devenue une habitude frustrante et insupportable, pour tous ces êtres qui, depuis toujours, ne font que crier, plus ou moins (in)volontairement, leur envie d’être reconnus comme unique, comme indispensable. Tous, nous hurlons puis susurrons, murmurons puis rugissons cet hymne universel et intemporel : « Regardez-moi ! Regardez-moi ! ». Et l’antienne peut continuer longtemps : « Regardez-moi ! Ne suis-je pas remarquable ? Ne trouvez-vous pas en moi quelque chose de particulièrement précieux ? Serait-ce mes yeux qui vous intriguent ? Mes cuisses qui retiennent vos pensées ? Mon maintien qui arrête votre désir ? Ou alors voyez-vous en moi quelque mystérieuse créature au visage gracieux, à l’âme dont vous vous plaisez à imaginer la noblesse hypothétique ? Ou serait-ce le contraire ? Supposeriez-vous en moi une déchéance délicieuse ? L’incarnation d’un stupre interdit, dangereux, désirable jusqu’à la déraison ? Quoiqu’il en soit, vous ne pouvez ne pas voir en moi matière à louange ! Regardez-moi ! Regardez-moi ! ».

Tous, nous entonnons quotidiennement ce cantique ancestral, paradoxale louange collective à l’individualisme exacerbé. Et c’est vrai que moi-même, dans le tram, là, il m’est facile de me penser extraordinaire. Bercé par la musique qui s’échappe de mes écouteurs. Tout peut vite changer, tout peut vite se métamorphoser. Pour moi. Comme si la vérité ne se dévoilait que maintenant, presque par caprice, à mes placides pupilles. Ainsi tout se meut progressivement sous mon regard flegmatique. Le tramway n’est plus un tramway. Mais un agréable salon anglais, décoré de boiseries dégageant d’agréables senteurs sylvaines, doté de lourds candélabres argentés aux enluminures d’or, à la lumière réchauffante, tranquillisante. Ces passagers ne sont plus des inconnus. Ils sont un lourd écrin de soie chinoise, un immense tissu vivant aux mille visages se changeant peu à peu en camés de dentelles, une douce toile, riche en décorations variées et bigarrées. Ces cris, cette rumeur, ces reniflements, ne sont plus des bruits incongrus, mais une doucereuse et familière mélodie, légère mais noble tout à la fois, nostalgique mais pas trop triste, vivante mais emplie d’une sagesse perdue et retrouvée pour un moment, pour un instant éternel.

Mais très vite, on a beau se penser extraordinaire, il y a toujours un pauvre bougre qui vous marche sur les pieds, ou alors une vieille dame qui vous pousse avec son cadis. Ou alors le morceau diffusé par votre iPod favori prend fin. Quoiqu’il en soit, tout est à recommencer.

Alors, on recommence différemment. Si on ne peut se penser spécial, on peut au moins essayer de se rêver extraordinaire. Mais là encore, la réalité revient vite à l’assaut. Vous ratez votre arrêt. Ou décidément le bonhomme a de bien grands pieds et vous en redonne un coup dans les tibias. En gros, le monde reprend ses droits et vous voici de nouveau là, dans un tram quelconque.

Et en retard.

Mais où veux-je en venir ? Parce que je vous vois venir, mes coquins. Il vous faut une morale. Un proverbe final, une conclusion en trois points. Bref, il vous serait bien agréable que je justifie toutes les lignes qui ont précédé.

Mais pas de ça ici. Ce n’est pas de ma bouche que vous tirerez une morale. Tout ceci était, est et sera inutile. Et alors ? En quoi est-ce si dérangeant ? Ne parlions-nous pas justement, au commencement, du long apprentissage à prendre son temps, afin, bel et bien, de mieux le perdre ?

Néanmoins je pourrais très bien moraliser. En disant par exemple qu’il faut savoir enchanter son monde. Ecouter de belles choses. Lire de beaux livres. Regarder de beaux films. Et s’enseigner à contempler les paysages de tous les jours, naturels ou urbains, avec un peu moins de nonchalance. Il ne faut pas se blaser pour rien, jurer sur tout, grogner à l’emporte-pièce. Il ne faut pas tout abandonner à un hasard divinisé, ni tout rationnaliser avec de froides statistiques, avec des probabilités glacées. Oui, je pourrais dire qu’il faut s’embêter à remplir son âme de magnifiques expériences et de pensées gracieuses afin d’enchanter son univers et de mieux l’assumer, de mieux se réconcilier avec la réalité, qui est une belle garce, souvent, il faut le dire.

Je pourrais dire tout ça, déblatérer ainsi de telles paroles éculées. Mais je n’en ferais rien. A vous, chers lecteurs, et, surtout, chères lectrices adorées de mon cœur amoureux de vous toutes (hein ???), de mûrir à votre souhait, à votre mesure, et à votre guise chaque parole, chaque pensée, chaque non-dit.

Pour conclure, je pourrais vous raconter la blague du con qui dit oui. Mais je ferais mieux, je vous souhaiterai une bonne journée, et une bonne et longue tentative d’enchantement du monde.

Et puisque je n’ai qu’une parole, je m’exécute : « Bonne journée, et bonne et longue tentative d’enchantement du monde ».

Merci de votre attention.

« Le vrai génie sans cœur est un non-sens. Car ni intelligence élevée, ni imagination, ni toutes deux ensemble ne font le génie. Amour ! Amour ! Amour! Voilà l’âme du génie. »

Mozart.

Partager cet article
  • Print
  • PDF
  • email
  • Twitter
  • Facebook
  • Google Bookmarks
  • Live
  • Digg
  • del.icio.us
  • MySpace
  • Wikio FR
  • Netvibes
  • Scoopeo
  • StumbleUpon

Aucun article sur le même thème.

5 commentaires pour “Le Tramway”

  1. Boops Boops dit :

    C’est sûr qu’avec le tram bordelais, on ne peut qu’être en retard. Mais il est beau <3

  2. ah ah :) Oui le tram est beau, c’est vrai ^^ Et pourtant j’en connais pas mal des trams (Paris, Grenoble, Dublin…).

    Et mon texte, lui, il est comment ? :p

  3. Boops Boops dit :

    Je crois qu’on a le même tram qu’à Lisbonne ici. Sinon pour ton texte, je suis pas spécialement une adepte de ce genre de choses, je ‘lai survolé… J’ai trop l’impression de rentrer dans ‘lintimité des personnes en lisant ça.

  4. De moi ? Ah non pourtant ce n’est pas du tout personnel :)
    Okay, merci pour ton avis en tout cas.
    Le même que Lisbonne ? C’est possible, parce que les constructeurs de tramway français sont parmi les meilleurs au monde, ils ont beaucoup exportés.

  5. Boops Boops dit :

    De tout façon Bordeaux a le + beau tram de France, c’est tout. Quand je passe sur les quais à côté du miroir d’eau, je pourrais mourir après avoir regardé un tram s’arrêter sur la place de la Bourse devant les 3 Grâces et repartir, pour finalement ne laisser aucune trace de son passage. C’est la classe incarnée.

Ecrire un commentaire

top