Les longues nuits à rêver
Alors, bienvenue.
Je suis un peu intimidé. Première « L’humeur de l’Irish ». Ça en jette. Enfin surtout pour mes petits yeux. Franchement, le principe de cette « humeur de moi »… Bah… Vous allez comprendre avec le temps mes jolis.
Mais en gros vous perdrez pas mal de temps à me lire. Je préviens tout de suite. Histoire de pas avoir de récriminations à la fin. Parce qu’ici c’est pas « Satisfait ou remboursé ». Ah non. Surtout pas ! Vous êtes rentré, y’avait de la lumière, soit. Je suis déjà bien gentil de vous avoir accepté ! Allez, ne soyez pas timides. Prenez une chaise, et installez-vous bien confortablement. Autant perdre son temps dans le confort. Dans le stupre et la luxure la plus débridée aussi, c’est pas plus mal, c’est même mieux, je recommande carrément, mais bon, je fais avec les moyens du bord.
Tout le monde se toise. « Pourquoi est-on ici ? » dit l’un. « Qu’est-ce qu’on va bien faire dans ce trou paumé du net ? » pense l’autre. « Où sont les toilettes ? » s’interroge la petite dame à l’imper rouge. Le silence s’installe. Les regards se font inquisiteurs…
Et là je suis censé commencer.
Mais bon, par quoi ? Et puis pourquoi se creuser le crâne à débiter des âneries devant des inconnus ? N’en gratifie-t-on pas assez des interlocuteurs interchangeables lors de fêtes/diners/soirées/conférences/rencontres/rendez-vous/entretiens tous plus ou moins dénués de sincérité ?
C’est vrai, ça. A quoi bon écrire, parler, communiquer ? A l’heure de la toute-sacralisation de l’hypocrisie devenue art de (sur)vivre, ce serait plutôt de mauvais goût de déballer, plein de fougue, des idées ou des pensées créées sur le tas, et d’ailleurs bien loin d’une originalité quelconque.
Mais voilà, mon ego me tiraille. Dans l’infini du monde, il faut crier. Hurler. Susurrer en violence. Pour se faire entendre. De quelqu’un. Quelque part. D’un être fantasmé qui pourra, entendant toute la fureur de notre douceur crispée, nous soulager de tout, nous enlever le poids que l’on traine tous, plus ou moins lourd, plus ou moins à la mode, plus ou moins utile pour en mettre plein la vue quand on drague. Important, ça, la drague. Ah, mais on me fait signe que je m’écarte du sujet.
Oui, nous crions tous. A notre manière. Par la violence ou le silence. En quête d’un on-ne-sait-quoi.
« C’est bien beau tout ça », fait l’assemblée (médusée, quand même, l’assemblée, elle est baba, elle ne le cache pas, hein !), « mais quel est le rapport avec le titre, là ? Après tout c’est pour ça qu’on est rentré, on a vu la lumière et blablabla, on est rentré, l’affiche avec plein de chouettes couleurs dessus affichait Les longues nuits à rêver et ça ne semblait pas trop chiant. Alors, tu t’es perdu en route ou quoi ? ».
Oui. Un peu. C’est une mauvaise habitude chez moi. Je me perds souvent en route. J’en change. J’en trouve. J’en défriche certaines, j’en restaure d’autres, je méprise les plus communes.
Mais n’est-ce pas rêver justement ? Chez moi il fait nuit. En Australie il fait jour, mais on s’en fout. Les longues nuits à rêver. A changer de route sans fin. Les nuits qui commencent on ne sait quand, qui s’effilent au gré des rêveries, qui se terminent aux sons des oiseaux qui décidément se lèvent bien tôt.
Rêver c’est la faculté à créer des mondes, à les détruire, à inventer et repenser. Toujours et incessamment. Rêver c’est la malédiction qui vous condamne à toujours revivre les passions que l’on n’a pas connu.
Et si possible, on fait tout ça la nuit. Dans son lit, dans sa tête, avec ce que l’on a, sur sa chaise. A Madagascar. Sur les bords du Tibre. Ou en Abkhazie. On n’est déjà plus dans un endroit connu. On commence déjà à ne plus s’en préoccuper. On est bien, ou mal, quelque part entre nulle part et ici. Les couleurs à la Kandinsky s’élèvent devant nos yeux, les musiques des dangereuses sirènes montent dans les airs, la terre se meut, tout défile.
Et si possible, la nuit.
Des morceaux de vies s’invitent, éclatent de partout, laissent sur les murs leurs lambeaux évanescents, vous informent et vous lobotomisent. Des récits que l’on n’a jamais entendu vous remémorent des choses extraordinaires, vous instruisent et vous lavent le cerveau. Rêver, c’est à la fois perdre son temps et l’utiliser à agrandir son âme en la nourrissant d’elle-même.
Et si possible, la nuit.
Tout s’entremêle, tout se fond, roule, saute, mordille, bascule. Les chagrins et les joies ne sont plus dissemblables. Tout ça sans substances illicites. Comme ça. Les mains dans les poches. Tout se fait affreusement amical et joyeusement nocif. Les pleurs du passé s’engoncent dans les rires de l’avenir, comme dans un écrin précieux dont ils mouilleront l’étoffe rare. Les grandes passions d’hier s’exacerbent, la bile aidant. Les grandes théories calment le jeu, le temps passant. Les beaux espoirs caressent l’ensemble avec un baume de romarin et de rosée du matin. Tout rend plus triste, plus sombre. Tout redonne le sourire, aide à relever la tête.
Et si possible, la nuit.
Même s’il fait jour en Australie.
Mais on l’a dit, on s’en fout.
Car après le jour, commencent les longues nuits à rêver…






