Echec critique sur trois dés ?

Ca y est, la voilà, elle arrive, elle va bouffer nos chers écrans plats 2D et finir de porter le coup de grâce à nos bon vieux tubes cathodiques – elle, c’est à dire la télévision en trois dimensions. Grandement aidé par un certain Avatar -qui sera évoqué plus en détail vers la fin de cet article, sa promotion suit son petit bonhomme de chemin.  Signe des temps. A l’heure où le blu-ray aura étranglé le DVD, la télé 3D aura probablement parcouru plus que la moitié de son petit bonhomme de chemin vers une démocratisation relative.

Mais trêves de prophéties marketing, si j’ai ouvert cet article, c’est d’abord pour parler de l’un des plus grands naufrages de l’industrie du cinéma de ces dix dernières années : je veux parler d’Alice au Pays des Merveilles, réalisé par Tim Burton avec son équipe de choc (Johnny Depp, Helena Bonham Carter …). Pour ceux qui ne l’ont pas vu, qu’ils continuent dans cette voie. Pour ceux qui ont vu et aimé, je ne doute pas qu’un jour ils trouveront la lumière, et, avant de me jeter des parpaings à la gueule parce que je crache sur un film estampillé du sceau Burton/Depp (que je suis le premier à révérer lorsque la production est de qualité), laissez-moi m’expliquer un peu.

A la seconde où l’on m’a annoncé que Tim Burton allait réaliser un Alice aux Pays des Merveilles, je ne me sentais plus de joie.  Si j’avais eu un fromage dans mon bec, il ne fait aucun doute que je l’aurai laissé de bon coeur à un quelconque renard tant cette information semblait juteuse de promesses. Rendez-vous compte : l’oeuvre fondatrice du non-sens traitée par l’un des réalisateurs les plus imaginatifs de notre temps ! Cela ne laissait aucun doute : la rencontre de ces deux folies douces allaient transcender l’oeuvre de Tim Burton et nous offrir un pièce maîtresse de sa filmographie. Lorsque la date de sortie m’est annoncée, j’en suis presque à compter les jours.

Et puis, voilà qu’un ami me dit “j’ai vu la bande-annonce, c’est Alice au Pays de Narnia ce truc.”

Tim Burton, céder à la loi du marché et du mainstream ? Tim Burton, s’abaisser à subordonner sa créativité au nombre d’entrées ? La chose me paraissait impossible. Je décide donc d’en avoir le coeur net et de visionner le trailer susdit. Et en effet, on me présente la bande-annonce d’un mélange entre Eragon et Narnia, autour d’un scénario évoquant la trame bassement premier degré du texte de Lewis Carroll,   en y ajoutant une bonne louche de manichéisme navrant. Il fallait bien se rendre à l’évidence : ce film allait être un ratage. Accablé, je tente de prévenir un groupe de connaissances qui voulait se rendre le voir, mais rien n’y fait. Au contraire, je reçois même un message comme quoi il est bien, notamment la musique. Oui, parce que Danny Elfman, membre de l’Agence Tous Risques de notre pote Tim s’est aussi compromis dans cette désespérante histoire.

Le doute s’installe. Se pourrait-il alors que ce film soit sauvé par certains aspects ? Devant l’opportunité d’aller le voir à l’occasion d’un anniversaire, je me laisse tenter. Bien m’en a pris : je peux maintenant affirmer avec conviction que ce film est une affolante pantalonnade et un gâchis monumental. Tristesse, voilà le seul mot que je trouve pour évoquer ce film au plus près sans mentir. Tristesse devant Johnny Depp en pilotage automatique, qui nous sert une synthèse sans vie de tous ses rôles précédents. Tristesse devant un Danny Elfman qui active son générateur automatique de musique. Tristesse devant une touche Tim Burton absolument absente de ce film à l’exception d’une minute, lorsque la Reine Blanche concocte la potion pour rétrécir Alice : Liv Tyler tout en blanc et avec un grand sourire déroule alors avec plaisir une suite d’ingrédients tous plus glauques les uns que les autres. A part ce très court passage et le personnage du chat, rien ne sauve ce film. Tristesse enfin devant l’instrumentalisation sauvage de la renommée d’un réalisateur qui aboutit à un mauvais film d’aventures aux références heroic fantasy par une industrie vouée au mainstream bête et méchant. Ce film est une véritable boucherie. Le poème Jabberwocky est transformé en prophétie fantoche, tandis que la chenille bleue fumeuse de shisha (dénommée pour l’occasion Absolem) devient la Gardienne du Savoir,  sorte de croisement entre un Obi-Wan Kenobi de gare et un Mufasa rachitique. Cette brave larve garde l’oracle, l’artefact convoité par la Reine Rouge – la méchante- qui annonce que le jour approche où Alice tuera le Jabberwocky (qui devient ici le boss de fin) pour que le Pays des Merveilles puisse enfin vivre en paix, libéré du joug de la méchante Reine Rouge. Il ne faut que peu de temps pour s’en rendre compte : les ficelles scénaristiques de cette adaptation sont bien plutôt des cordes à noeuds.

Tristesse.

Quel rapport entre cette critique et l’introduction ? La 3D. Alice a en effet été ma première expérience de film 3D. Et en effet, c’est très beau, et les blockbusters vont avoir un atout non négligeable dans les prochaines années avec ce “3D” (je dis dans les prochaines années parce qu’après ils seront tous en 3D). Mais c’est à peu près tout ce que le film a à proposer. Et j’ai bien peur que nous n’ayons à faire face à une vague de films tout fiers d’être en 3D, mais n’ayant rien d’autre à offrir. Peut-être ai-je tort, mais je tiens à rappeler l’inventivité fulgurante du titre du film Street Dance 3D. Oui oui, vous avez bien lu. un film de street dancing, en 3D. On se croirait devant une nouvelle mouture d’un jeu sur la dernière console Nintendo : Mario Kart Wii, Kirby 64, Tetris DS … Attention, j’adore Nintendo hein, c’est juste que la transposition de ce principe au cinéma m’inquiète quelque peu … Voire carrément.

Maintenant que j’ai bashé deux films en 3D,  j’en viens au cas Avatar. J’ai aimé Avatar. Le scénario tient sur un timbre-poste (lui-même à peu près de la taille de la bande-annonce du film), mais c’est un film honnête. Il est arrivé en disant “J’ouvre l’ère 3D et je vais révolutionner le monde des films à gros budgets”, et c’est exactement ce qu’il a fait. Dès lors, aucune raison de le détruire plus que de raison : c’est un bon film, point. Il fonctionne.

Le problème, c’est qu’à force d’être habitué à des superproductions ni faites ni à faire, le public, lorsque confronté à un film sympathique comme Avatar,   déifie immédiatement le film, le réalisateur, la musique, et j’en passe. Je ne compte plus les messages tels que “je n’ai jamais vu un film aussi bien”, “le meilleur film de tous les temps”, “le meilleur film que j’ai jamais vu …” que l’on croise sur divers forums. Et ça, c’est triste. Alors que, l’année dernière (pour ne pas prendre un exemple trop éloigné de la culture globale), on a pu voir un chef-d’oeuvre déchirant tel que Gran Torino, voilà qu’un bon film, sous prétexte qu’il remâche des idées datant de Mathusalem sous le vernis -au demeurant superbe- de sa qualité d’image, devient la nouvelle coqueluche du monde. Qui a entendu parler du Bad Lieutenant, sorti il y a maintenant quelques mois ? Qui a entendu parler de ce véritable bijou qui nous propose une véritable création, une vraie oeuvre, avec des vrais bouts d’idées dedans, audacieuse, cruelle, et portée à bout de bras par un Nicolas Cage époustouflant ? Pas assez de monde. J’ai peur pour l’avenir de ce cinéma, mes amis, parce que j’ai peur que la 3D ne devienne la marque des films grand public et que l’utilisation d’une caméra moins onéreuse au profit d ‘un plus grand travail cinématographique ne soit regardé comme ringard.

Peut-on affirmer qu’il ne s’agit que d’une réflexion sans fondement émanant d’un esprit paranoïaque ?

Food for thought, comme dirait l’autre.

One thought on “Echec critique sur trois dés ?

  1. Plus le temps passe, plus la morale “Humans are Bastards” d’Avatar m’insupporte. C’est simpliste.

    Je trouve que la 3D apporte nombre d’opportunités, même si je ne la vois pas faire définitivement son trou au point de supplanter toute recherche de scénario et de développement psychologique, faut pas non plus trop flipper je pense.

    La 3D est un petit plus sympathique, mais appelé à être dépassé par la révolution holographique (je ne parle pas du bête stockage HVD, hein, mais des images), qui sera pour moi LA technologie de spectacle du XXIème siècle, qui va changer notre rapport au cinéma et même à la réalité. Il y a fort à parier que dans une petite quinzaine d’années nous aurons nos premiers modèles de projecteurs holographiques…

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