Note à l’attention de l’internaute : Quai d’Orsay : Chroniques Diplomatiques, bilan-perspectives (éléments de langage non inclus)

A l’instar de nombreux experts en ping-pong, qui ne peuvent plus supporter l’humilité liée au nom de leur discipline une fois passé le très très haut niveau de vice-champion du collège, la bande dessinée est tourmentée depuis sa naissance par le complexe de la maturité. Tâchons de synthétiser sans ressasser des idées qui ont dû être formulées maintes fois, et avec talent, par de vrais professionnels du neuvième art : la bédé, c’est à une lettre de bébé. On pense à cette planche de la Rubrique-à-Brac où un Marcel Gotlib à couronne de lauriers vantant « un mode d’expression pictural » ne peut lutter contre les préjugés d’un professeur Burp qui le coupe : « Ah, oui, les petits bonshommes qui gigotent, là ! Boum ! Paf ! ».

Il faut les voir, ces décennies de strips anecdotiques, mais aussi d’œuvres de génie se briser inlassablement sur la bigoterie ordinaire. Quoiqu’on en dise, la simple évocation du mot « B.D. » continue d’inspirer dédain et condescendance chez beaucoup, qui conçoivent difficilement une œuvre d’intérêt au-delà du mono-dessin humoristique du journal quotidien qui “fait réfléchir”. La bande dessinée ne pourra peut-être jamais s’extirper du ghetto générationnel où elle reste cloîtrée aux côtés de son frère d’infortune, le film d’animation. Pourtant, nombreux sont ceux qui rechignent à ouvrir un « vrai » livre parmi les détracteurs aveugles qui la blâment pour détournement de culture. On distingue toujours le même reproche : si une bédé est facile à lire et à suivre, elle doit donc forcément être inférieure en tous points à n’importe quel avatar de la « vraie » culture classique, notamment littéraire. Un refrain seriné par toute une classe d’intellectuels, prétendant se poser en rempart des Lumières face à la soupe hétéronome et hédoniste post-soixante-huitarde. Dans La défaite de la pensée, Alain Finkielkraut s’emporte contre la société postmoderne qu’il accuse d’avoir anéanti la culture en ayant commis le crime de rapprocher Bob Marley de Mozart. L’individu postmoderne aurait totalement perdu son autonomie en devenant esclave de ses désirs, suivant uniquement son « feeling », et se dirigeant systématiquement vers une sous-culture standardisée et configurée pour l’assouvissement de ses passions et non l’exercice de sa raison. Une sous-culture qui n’a par définition rien à dire, ni maintenant, ni jamais. Selon lui, un morceau de rock ne participera jamais à alimenter l’esprit critique ou à donner des clés pour comprendre le monde : comme toute la musique du diable, il se résume au chatouillement sensuel du circuit de récompense d’un esprit animal.

On voit très bien où conduit ce type de réflexion réactionnaire : la restauration d’une « hiérarchie » de la culture, bafouée par le pédagogisme de profs hippies mais désormais reclassée par critère de dignité de la forme du média (un roman de gare vaudra toujours plus que Maus), dignité définie par le caractère sacrificiel du rapport à l’œuvre, mâtiné d’ancienneté. Grossièrement, le chiant et le vieux font l’intelligent. Une véritable œuvre ne peut pas, et n’a pas à séduire le destinataire en travaillant sa forme afin de l’attirer spontanément. D’accord… Mais alors, poursuivons le raisonnement ! Méfiez-vous si vous prenez trop de plaisir à lire Rousseau : vous êtes complètement hétéronome ! Vous avez osé ouvrir un livre parce que vous avez d’abord pensé que ça pouvait être plaisant ? Vade retro, zombie de la culture pop ! Et d’ailleurs, ne pensez pas trop longtemps au fait que la quasi-totalité des écrivains, philosophes, musiciens ou peintres ont cherché sciemment ou inconsciemment à se soumettre aux standards d’esthétisme et de satisfaction sensorielle de leur époque pour attirer le chaland, sous peine d’implosion absolue de votre théorie.

Alors, comme le ping-pong qui se grime en austère « tennis de table », la bédé, complexée d’être réduite à ce joujou pour gamin, se trouve d’autres appellations sophistiquées, plus ou moins heureuses. « Illustré », « art séquentiel », « roman graphique »… Nous en arrivons donc enfin à notre sujet : Quai d’Orsay, la bande dessinée dont les deux premiers albums sont parus en 2010 et 2011.

A sa sortie, le premier tome s’est donc vu parfois qualifié de « roman graphique » par la critique pour insister sur son caractère « adulte » et ainsi lui ouvrir les bonnes grâces de l’intelligentsia, qui s’est en effet saisie de l’album avec un sourcil levé, pour en fin de compte rire aux éclats au même comique de dialogue et de situation qui fait marrer le commun des mortels. En bref, car il ne s’agit pas de faire de cette simple « humeur du Pipo » une énième exégèse de 5000 mots que j’ose appeler critique et que pas plus de trois personnes sur la Toile doivent lire d’un œil distrait, je vous introduis aux forces en présence.

Arthur Vlaminck est un jeune thésard qui se voit embauché au cabinet du Ministre des Affaires Etrangères, Alexandre Taillard de Vorms, en tant que conseiller en « langage », autrement dit, nègre chargé de l’écriture des discours. Arthur est doué, naïf mais pas puéril, inexpérimenté mais particulièrement capable de s’adapter. A travers la crise du pas-si-imaginaire pays du Lousdem, soupçonné d’abriter des armes de destruction massive par l’Amérique en croisade contre le terrorisme international, Arthur va connaître le baptême du feu. Taillard de Vorms en impose. Une cour de conseillers et de fonctionnaires divers lui tourne autour en permanence, dans un ballet permanent de respect procédurier et d’amères jalousies. Du point de vue interne à l’administration du « MAE », Arthur va très vite saisir les limites de sa propre fonction : les crasses de collègues carriéristes, l’apathie d’une certaine nomenklatura. Il va également ressentir l’étrange ambivalence dans l’autorité charismatique incontestable d’un boss qui n’hésite tout de même pas à l’inviter à « pisser » avec lui pour confier ses dernières réflexions diplomatiques devant l’urinoir. De l’avis d’un de ses proches : « Je sais de quoi je te parle et je peux te dire qu’il a tout compris.  Par contre, qu’est-ce qu’il est chiant ! C’est X-Or, ce mec. Tu ne peux pas discuter avec lui. Il est constamment dans une dimension parallèle. » Taillard de Vorms, le roi ici-bas, est nu à l’international. Car nous connaissons tous la fin de la tragédie : l’ONU n’a pu résister à l’agitation d’une fiole de faux anthrax. Les Etats-Unis ont contourné les institutions internationales, envahi l’Irak, n’y ont pas trouvé les armes de destruction massive, et le discours historique de Villepin n’est resté qu’un vain « langage ».

Les plus largués l’auront maintenant compris : nous avons à faire à Dominique de Villepin. Et le scénariste de cette B.D. n’est ni plus ni moins qu’un haut fonctionnaire du ministère de 2002 à 2004, dont le devoir de réserve oblige à utiliser un pseudonyme aux allures d’anagramme : Abel Lanzac. Etait-il réellement chargé du langage ? Son identité est-elle vraiment si secrète si l’on se donne la peine de mener l’enquête ? A-t-il donc écrit le fameux discours de 2003 qui a déclenché les rarissimes applaudissements du Conseil de Sécurité ? L’auteur esquive et préfère se concentrer sur la profonde admiration qu’il a pour l’homme, qui se transforme parfois en amour fugace quand la classe et l’habileté du ministre atteignent un nouveau sommet, à en croire les sporadiques petits cœurs qui symbolisent les élans d’affection intériorisés des collègues. Lanzac dépeint un énarque franchement mégalo mais humain, piochant des fragments de Fragments d’Héraclite pour donner une allure conceptuelle à un discours agencé en plan deux parties/deux sous-parties, qu’il découpe virtuellement par de grands mouvements de bras dans le vide. En bon diplomate insaisissable, il change de règle d’or et de convictions toutes les cinq minutes, s’imaginant comme le Minotaure qui perd ses adversaires dans le labyrinthe de son éloquence pour n’en faire qu’une bouchée. Résolument politique, la B.D. n’est donc pas militante : l’idée est de raconter une histoire, plutôt que de mener une enquête comme dans le cas de la très bonne, au demeurant, Face Karchée de Sarkozy.

Taillard de Vorms est badass, c’est d’ailleurs ce qui plaît follement au vrai De Villepin quand on lui parle de l’oeuvre. Et là vient la question du dessin nerveux de Christophe Blain, qui sublime le scénario et les dialogues déjà captivants de Lanzac. Quai d’Orsay est la B.D. type qui justifie l’existence de la B.D. en tant que média. Loin, très loin des dessins photoréalistes et statiques XIIIesques qu’on pouvait attendre au vu du sujet traité, les formes sont cartoon, élancées et exagérées. Facile de voir que plus les personnages sont importants et sympathiques, plus ils sont caricaturés. Taillard de Vorms est immense et affiche en permanence un unique trait froncé en guise d’yeux, poker face du héros déterminé qui se figure avoir rendez-vous avec l’Histoire à chaque seconde de sa journée. A l’inverse, son dircab bonhomme au visage d’aristo conserve un regard désolé qu’il ne faut surtout pas prendre pour de l’impuissance : s’il est à cette place, c’est qu’il sait dérouler quand le besoin s’en fait sentir.  L’enthousiasme des critiques procède d’une même technique-clé, que le dessinateur maîtrise à la perfection : le mouvement. L’artiste s’amuse avec les traits de déplacement, les nuages de poussière, les gros plans exagérés qui disproportionnent une partie du corps pour évoquer l’intensité de l’instant. Et il fait mouche à tous les coups, parce qu’il a le sens du découpage séquentiel, du story-board, à nouveau, cette science opaque de la B.D. qui détermine où le regard du lecteur se porte, dans quel ordre, et sait ce qui fera éclater violemment le lecteur de rire entre un truc drôle dit en une bulle et un truc drôle dit en cinq bulles. Derrière le style épuré et l’absence fréquente de décors, Blain a calculé impeccablement la position de chaque élément. Et c’est ce qu’il avoue mot pour mot dans la bouche de Vorms quand ce dernier s’épanche sur le génie des B.D. de Tintin : le RYTHME, c’est l’immersion, c’est la vie. TAC-TAC-TCHAC.

Prends-en de la graine, la B.D. N’allons pas dire que c’est comme ça qu’on provoque l’émotion, mais c’est comme ça qu’on provoque le rire. Difficile de ne pas basculer vers l’extrémisme du comique après avoir lu Quai d’Orsay, en n’ayant plus aucune tolérance pour les B.D. humoristiques qui n’arrivent pas à arracher un pouffement en 45 pages. Par quel miracle a-t-on accepté avec le temps, ou en grandissant, que la B.D. retrouve une place marginale, voire inexistante, dans notre alimentation comique ? Il est d’ailleurs intéressant de voir que c’est ce qui ressort de nombreux commentaires sur l’œuvre. Quand les critiques pro de l’ordre de Télérama s’efforcent de la disséquer avec leur logiciel standard de « démarche transversale » pour en tirer le Léviathan et toutes sortes de considérations sociétales sur le monde de l’administration, elles sont, fort bien, dans leur droit. Mais je dois reconnaître que ce qui m’a frappé, à titre personnel, dans Quai d’Orsay, c’est cette maîtrise pure et simple de l’ambiance et du rigolo. Demandons à l’intéressé lui-même, Villepin, qui ne se concentre pas tant sur l’aspect « chronique politique » (pourtant très réaliste) de la B.D. pour parler en réalité d’un running-gag qui a dû le faire rigoler comme une baleine comme tout un chacun : « Ce que je préfère dans l’album, ce sont les VLON ! de la porte qui claque quand j’arrive, le corps élastique… C’est la diplomatie courant d’air. J’ai tellement cru qu’on pouvait la renouveler. Rompre avec la diplomatie de colin froid ».

Et ce style riche. Le sens de la métaphore, les répliques. On est surpris par les plans lynchiens qui ne s’encombrent pas toujours de bulles de pensée pour véhiculer ce que ressentent les personnages. Chaque personnage a sa part de romantisme et de talent de stand-up, tous se relaient pour sortir leur mot incongru, leur référence littéraire aléatoire ou leur expression imagée désuète dont sont friands tous les fonctionnaires vieille-école. On est très loin, en réalité, du cliché de l’administration mortifère et sclérosée que tout le monde relaie à chaque discussion de table. Le système est imparfait, ingrat pour le travail réalisé, il comporte ses rigidités, il est parfois cruel ou kafkaïen, mais l’humanisme et le dynamisme des personnages au service de l’Etat révèlent que Lanzac a dû furieusement apprécier son job et la majorité des gens qu’il y a croisés. Il y rappelle en creux que ce sont les gens, les équipes qui font l’administration, et non l’inverse.

Le petit jeunot d’auteur déborde les rigidités susmentionnées par sa culture geek, comme lorsqu’il décrit le rôle du « chiffre », le multiséculaire service de cryptage des télégrammes diplomatiques, resté en place « grâce à un syndicat puissant et unitaire », bien que ses codages soient « facilement craquables par un ordinateur ». Et quoi de mieux pour démystifier une collègue aux dents longues que de la comparer entre comparses à Gollum ? Evitons d’aller plus loin et de déflorer les albums, mais il faut voir l’extrapolation sci-fi que se fait Lanzac sur le projet de « manuel de résolution des crises » qui turlupine Vorms après être allé faire le super-héros en Oubanga.

Le fourmillement d’idées, de gags, de tirades grandiloquentes signées Lanzac, servies par le graphisme cyclothymique de Blain forment l’une des incursions les plus vivantes, et finalement crédibles, jamais faites au cœur de l’exercice de l’Etat dans une œuvre francophone. Imaginez seulement la quantité de B.D. politiques « Sarkozy et ses femmes », « J’aurais voulu faire président », « Sarkozy et les riches » qui champignonnent depuis plusieurs mois sur les étals des librairies. Ces albums « militants », pas toujours égaux, peuvent avoir leurs avantages mais s’inscrivent dans un temps court, avec une date de péremption. S’il y a deux uniques albums de chronique politique qui aspirent à une reconnaissance de long-terme, ce sont bien les deux tomes parus de Quai d’Orsay.  Et si l’on en croit les échos, Bertrand Tavernier semble ne pas s’y être trompé, et planche dans le plus grand secret sur une adaptation cinématographique du premier album !

Pour en revenir aux considérations de début d’article, l’œuvre réconcilie la « sous-culture » de la B.D. avec son essence désopilante, pour délivrer un bijou qui marque durablement. Quai d’Orsay, le « roman graphique », est une bédé qui s’assume et réaffirme par là-même la noblesse du média illustré. Soyons fiers de compter ces « bonshommes qui gigotent » parmi notre haute culture, car ils en ont la substance et le droit. Et nous n’avons pas fini d’en entendre parler.

Quai D’Orsay : Chroniques Diplomatiques, tomes 1 et 2, éd. Dargaud.

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