Dream Theater – Black Clouds and Silver Linings

Lourde tâche que cet album, après un Octavarium composé pour eux-mêmes (les membres du groupe ne s’en cachent pas, album concept autour du chiffre 8, etc …) et un Systematic Chaos très controversé (je suis toujours sidéré devant les critiques dithyrambiques de certains …) il était temps pour Portnoy & Co de montrer qu’ils méritaient encore leur statut de leader mondial du metal progressif. Et leur album Black Clouds and Silver Linings les y aidera sûrement.

Avant toute chose, petite précision : l’album en package complet comprend le CD standard (les six titres) plus les versions instrumentales des morceaux ainsi qu’un CD de diverses reprises, de Rainbow à Iron Maiden.

Son Dream Theater place la barre très haut en publiant un album à la limite de l’EP qui rappellera aux fans le mythique “A Change of Seasons”, pour certains le meilleur CD du groupe, composé d’une très longues pièce (23 minutes) et de quelques extraits live. La première séparation pour l’auditeur se fait donc entre les morceaux de plus de 10 minutes et les autres, les deux autres. Wither, très jolie ballade, de 5:26, se classe dans les morceaux simples et efficaces du groupe. Lente mais tonique, les musiciens font leur boulot sans manger l’espace de la chanson. Le solo de Petrucci, classieux mais technique (et court) , passe très bien L’autre morceau “court” n’est autre que le single, intitulé “A Rite of Passage”, dépassant les 8 minutes mais rassurez-vous la version edit n’en fait que 6 (!). Là encore, un futur hit du groupe, heavy mais mélodique, avec un break caractéristique du son récent de Dream Theater : un duel ultra-technique guitare/clavier avec toutefois un passage rigolo où Rudess joue des notes type 8-bit x). On regrettera peut-être un couplet réminiscent de Systematic Chaos, mais le refrain, mémorisable, fait vite oublier ce petit bémol.
A Rite of Passage se situe à la croisée des deux tendances des morceaux de BCaSL : les heavy et les moins heavy. On peut compter dans la première catégorie le titre d’ouverture,  A Nightmare to Remember et ses 16 minutes, avec une pattern de batterie à la limite du death et même des blast beats sur la fin. Faussement sombre puisqu’un long break mélodique avec chant vient l’adoucir. Pas un pur morceau à ambiances mais les variations de thèmes z’et de tempos le rendent plus intéressant qu’il n’y paraît. Quel dommage que Portnoy se soit remis à chanter … Et ce regret vaut aussi pour l’autre morceau heavy, The Shattered Fortress. Dernier morceau de la Twelve Steps Saga, suite de chansons de Portnoy sur ses problèmes d’alcoolisme. Très bon morceau si l’on excepte là encore la participation de Portnoy. La composition peut paraître “automatique” mais il n’en est rien, puisque, comme d’autres morceaux de la suite, le morceau est truffé de références instrumentales ou textuelles à d’autres partie de la saga. Plutôt un morceau pour les fans, donc, néammoins il a parfaitement sa place sur l’album.
Restent donc deux morceaux, The Best of Times et The Count of Tuscany. Le premier fait partie de mes préférés de l’album, qui restaure l’esprit progressif originel du groupe, où se mêlent exigence et plaisir de jeu – j’aurai presque envie de dire  “enfin”. Très sympa donc, mélodique à souhait, peut-être un poil trop long (13 minutes, mais bon one ne les sent pas passer …). On est transporté à l’époque de Images & Words, un morceau progressif mélodique efficace, loin des plagiats de Muse (Prophets of War sur Systematic Chaos) où des essais de pop/rock proggé à l’excès qu’on pouvait trouver sur Octavarium (I Walk Besides You, argh …) ou sur Falling into Infinity, renié à demi-mots par le groupe lui-même. Bien sûr les mauvaises langues râleront devant la réutilisation dans ce morceau d’un thème classique dans l’intro (que Arch Enemy a utilisé d’ailleurs avec encore moins de variations dans l’instrumental Intermezzo Liberté de l’album Rise of the Tyrant). Là encore, des musiciens impeccables qui jouent pour faire un morceau et pas pour faire des combats de bites. Ca fait du bien.
The Count of Tuscany, placé à la fin de l’album, s’annonce comme le morceau le plus ambitieux de la galette avec ses 19 minutes au compteur. Morceau que l’on pourrait qualifier comme le “epic” de l’album, avec son petit scénario. On frôle la saturation progressive vers la dixième minute (et encore, l’alternance chant /solo fonctionne plutôt pas mal) mais hop, voilà qu’arrivent des nappes de clavier et un Petrucci qui nous fait du violoning, pendant quatre minutes de sérénité, puis une guitare acoustique et le chant reprend. L’un des meilleurs de l’album si ce n’est le meilleur parmi les quatres morceaux ambitieux de l’album (A Nightmare to Remember, A Rite of Passage, The Shattered Fortress sont les trois autres).  Le final ballade est superbe.

Que dire du jeu des musiciens ? Il est évidemment irréprochable et efficace comme jamais. Portnoy en fout partout pendant les transitions mais on ne peut pas vraiment lui en vouloir, ses patterns pendant les passages plutôt mélodiques sont recherchées sans êtres pédantes et les parties heavy de l’album sont soutenues presque par la seule batterie. Petrucci revient vers un rôle de guitariste lead avec du feeling (si !) oubliant (enfin, presque) la technique pour la technique. Rudess montre deux faces : soit un soliste débridé, soit un claviériste assurant des parties impeccables. Le grand perdant de cet album est le bassiste, John Myung, que l’on entend très peu et qui n’a pas vraiment de passage d’anthologie … A quand un nouvel Erotomania ? A noter en plus de tout ça l’ajout d’orchestrations bienvenues.
Chant et textes Mieux. Nous voilà avec un James LaBrie beaucoup plus à l’aise dans ce registre mélodique pour lequel il est fait – Wither et The Best of Times en sont des exemples éclatants. Pour les passages les plus heavy, cette tendance à darkifier son timbre peut énerver, mais pas autant que les incursions de Mike Portnoy, quoique (et je n’aurais jamais pensé dire ça un jour) dans l’un des passages de The Count of Tuscany sa voix apporte un petit plus – mais ne rêvez pas il s’agit juste du premier mot d’un des refrains où il soutient LaBrie. Avec peut-être un effet. En bref, comme tout musicien non-chanteur, il devrait se borner à faire des choeurs et ce sera déjà bien.
Les paroles sont bonnes. Du storytelling de the Count of Tuscany au beau texte de Wither (très bien chanté, ce qui fait surtout sa valeur) en passant par les paroles simples et efficaces de the Best of Times, plus l’univers récurrent des chansons de la 12 Steps saga dans The Shattered Fortress … A Nightmare to Remember et A Rite of Passage bénéficient quant à eux de paroles pas trop tordues, plus ouvertes que ce à quoi Dream Theater nous avait habitué dernièrement. Bon boulot donc.


Impression
Oui, du bon boulot. Avec un album resserré autour de compositions variées et aérées éclaboussées de technique sans jamais tomber dans le gavage masturbatoire, Dream Theater nous livre ici leur meilleur album depuis Metropolis Part II – c’est-à-dire leur meilleur album depuis dix ans- en se payant le luxe de proposer un disque plus accessible que l’album-concept de 1999 que tant de fans retiennent comme l’un des meilleurs (si ce n’est le meilleur album, exclauant donc l’EP A Change of Seasons). Loin du son carrément heavy que Dream Theater a pas mal cherché à produire avec ses derniers efforts, on retrouve avec Black Clouds and Silvers Linings un groupe serein qui assume toutes ses meilleures facettes. Le meilleur album du Théâtre des Rêves de la décennie, et probablement un futur classique toutes périodes confondues. Enfin.

(Le disque de reprises est quant à lui assez anecdotique, passant de l’hommage à des grandes influences comme Rainbow ou King Crimson mais frôlant le risible avec cette cover de To Tame a Land d’Iron Maiden )

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