Jethro Tull’s Ian Anderson : Thick as a Brick 2

Ceux qui me connaissent savent l’admiration que je voue à Jethro Tull, un groupe de rock progressif anglais qui comme tant d’autres a connu son heure de gloire dans les années 70. Si la musique de Tull ne s’est pas cantonnée à l’esthétique progressive telle qu’elle a été largement définie par les brontosaures du genre (je pense surtout à Yes et Genesis), il y a malgré tout un album de ce groupe qui s’est élevé dès sa sortie au rang de classique du rock prog. J’ai nommé Thick as a Brick, le premier morceau-album de l’histoire du rock, sorti en 1972, une pièce de 40 minutes s’étalant sur les deux faces du vinyle vendu dans une pochette représentant un faux journal de la petite communauté (imaginaire) de St Cleve (le St Cleve Chronicle), dont la une présente l’histoire de Gerald Bostock, un jeune garçon d’une dizaine d’année, qui a gagné un concours local de poésie grâce à ses parents qui ont menti sur son âge. L’album est une mise en musique du très long poème que l’enfant a présenté à ce concours.

2e du top 100 sur 30 000 et plus des albums recensés sur Progarchives.com, Thick as a Brick a donc 40 ans en 2012, et Ian Anderson, la tête pensante de Jethro Tull (et le seul membre restant depuis 1972, puisque le guitariste Martin Barre a préféré s’adonner à un projet solo) a décidé pour cet anniversaire de nous proposer une suite à ce monument, entreprise délicate et vite décriée. Le concept de Thick as a Brick 2 : Whatever Happened to Gerald Bostock ? (profitez du titre complet, parce que je ne le réécrirai pas) est le suivant : où en est Gerald Bostock en 2012 ? Plutôt que l’histoire d’une vie, Ian Anderson nous propose un album qui explore plusieurs lignes possibles :  un banquier, un sans-logis, un militaire,  un télévangéliste,  et un homme parfaitement ordinaires, telles sont les destinées musicalement explorées sur ce disque, aux chemins multiples et aux atouts nombreux.

Son  Commençons par du bon gros name-dropping : l’album a été mixé par Steven Wilson (Porcupine Tree, pour ne pas le présenter), et est un régal sonore, ce qui n’est pas étonnant quand on connaît le talent du bonhomme, sans compter qu’il a remixé récemment l’album Aqualung de Jethro Tull, classique parmi les classiques. Toutes les couches sonores se distinguent sans effort, la basse ressort quand il faut, la guitare envoie, bref, le disque est énergique et le groupe joue. Si la production ne recherche pas le son “oldie” des années 70’s, les instruments utilisés (Fender, Gibson, xylophone, orgue Hammond …) traduisent une volonté assez claire de retour à cette période en termes d’esthétique sonore – c’est pas moi qui le dit, c’est Mr. Anderson dans le making-of , et je dois dire que je suis assez d’accord avec lui. Evidemment, impossible de prendre les musiciens en défaut :basse et batterie livrent un travail varié et très efficace, tandis que la guitare de Florian Opahle et les claviers de David O’Hara offrent un lit mélodique des plus confortables sans oublier de livrer des solos de qualité. Ian Anderson livre également de très belles performances à la flûte. Niveau structure, on ne pourrait pas être plus loin du grand frère : 17 pistes d’une moyenne de 3:30 ou 4 minutes, avec un maximum à  8 minutes (A Change of Horses) et un minimum à 0:50 pour la piste parlée Might-Have-Beens.

Parlons un peu de la composition. Les deux premiers morceaux., From a Pebble Thrown (qui s’ouvre avec un motif de la partie 2 de Thick as a Brick) et Pebbles Instrumentals, présentent le thème général de l’album, en complément avec la pièce parlée Might-have-beens, qui achève de donner le ton : l’album s’annonce beaucoup plus réfléchi que TAAB au niveau de la structure. Mais qu’en est-il du son ? Et bien il faut reconnaître que Ian Anderson a su s’écarter de l’approche très acoustiques de ses récents travaux en solo pour quelque chose de foncièrement plus rock et électrique, sans renier sa manière de composer. L’approche sonore, au niveau des riffs, renvoie régulièrement au disque de 1972, surtout dans des titres comme Pebbles Instrumental ou la bien-nommée Old School Song, mais peut parfois se faire plus brute et faire sonner du vieux comme du neuf, notamment avec Banker Bets, Banker Wins, et le heavy Wootton Bassett Town, ou encore avec Shunt and Shuffle, qui n’est autre qu’une relecture du tube du groupe Locomotive Breath. Il ne faudrait néammoins pas croire que Jethro Tull ne sait plus faire que de la redite, d’une parce que les morceaux cités ci-avant ont malgré tout une personnalité bien à eux, et de deux car l’album n’est pas exempts de très bons passages sans inspiration prédominante autre que le talent de Ian Anderson. A ce titre, A Change of Horses, la pièce de résistance du disque (huit minutes), est à la croisée des chemins sonores du groupes, entre les riffs, les passages à l’accordéon et la flûte aérienne. Avec Kismet in Suburbia, un autre morceau de la dernière partie de l’album, plus rock, où toutes les destinées de Gerald prennent la parole, ces morceaux offrent un bon résumé de l’album, qui est au final assez loin de Thick as a Brick, tant sur la forme que sur le fond musical – et c’est tant mieux ! On pourrait aussi citer les deux morceaux du chapitre Gerald goes Homeless, à savoir Swing it Far et Adrift and Dumfounded, qui sont parmi les plus riches de l’album en dépit de leur taille réduite (3:28 et 4:25). Swing it Far, par exemple, commence sur du texte parlé, avant de commencer comme une ballade acoustique proggy et délicate, transpercé par un refrain rock qui sera repris et modifié avant que le morceau ne se termine sur une quatrième partie entre voix et xylophone – en 3:28, donc. Quant à Adrift and Dumfounded, la partie instrumentale est à mon avis un des meilleurs moments de l’album, surtout grâce au solo de piano de David O’Hara. Mention spéciale à Give Till it Hurts,  mon gros regret de l’album, qui dure moins d’une minute alors que la trame mélodique catchy au possible en guitare acoustique/voix aurait pu faire un excellent morceau de trois à quatre minutes.

Chant et textes   On l’a dit, redit et reredit, la voix de Ian Anderson n’est plus ce qu’elle était. L’âge et surtout une opération de la gorge dans les années 80 ont transformé sa voix, qui a désormais moins de corps et plus d’aigus. Cela dit, elle est ici très efficace, atteignant parfois une délicatesse que l’on aurait pas attendue, sur une bonne partie des passages plus lents acoustiques. Je me suis même demandé si c’était bien lui qui chantait sur le couplet de Swing it Far, c’est dire. La performance vocale ne dépasse malgré tout pas la qualité que l’on attend connaissant ses capacités récentes. A noter une plus grande importance des passages mi-parlés mi-chantés (la fin de Swing it Far, Upper Sixth Loan Shark, Cosy Corner …) auxquels on s’habitue et qui fonctionnent plutôt bien.

La force de cet album par rapport à Thick as a Brick est à mon avis les textes. Le très long poème de Gerald Bostock était truffé de beaux passages, mais il s’agit ici d’un jeu sur les paroles à la fois plus subtil, construit et aussi plus direct, étant donné que chaque futur de Gerald renvoie à un des aspects de notre société moderne. Gerald The Military Man est un chapitre qui présente par exemple deux côtés très différents mais tout aussi poignants des récentes guerres en Irak et en Afghanistan : Old School Song est une petite chanson entraînante qui dit l’enthousiasme réfugié dans la tradition (les chansons populaires, “that od school song”) des jeunes soldats avant d’arriver sur le terrain, tandis que Wootton Bassett Town dépeint une ville en deuil, pendant l’enterrement d’un membre de la communauté qui n’est pas revenu vivant des combats. Mais Anderson ne tombe malgré tout pas dans le misérabilisme et garde son ludisme (“eat Hermione for lunch” dans Banker Bets, Banker Wins, “Takitatakitetom Takeaway” dans Kismet in Suburbia) tout en truffant les paroles de références aux anciens travaux de Jethro Tull : “a passion play”, mais aussi “sweet locomotive breath upon his brow” et quelques autres, qui offrent de nouvelles perspectives de lecture – comme par exemple dans Shunt and Shuffle une nouvelle version de la vision apocalyptique de Locomotive Breath qui présentait un homme rendu fou par le progrès, qui courait à sa perte sans hésiter à causer la mort de ses enfants : ici, il s’agit d’une locomotive miniature, domptée et inoffensivé, jouet et objet de collection de Gerald monsieur-tout-le-monde, dans un optimisme teinté d’ironie.

Impression  On dira ce qu’on voudra, que je suis un fanboy, que je ne trouverai jamais de défauts dans les travaux de Jethro Tull et Ian Anderson (ce qui est faux, j’ai beaucoup de choses à redire sur certains morceaux de Stormwatch, Broadsword and the Beast, ou Crest of a Knave, pour ne taper que dans les albums qui ont eu du succès), mais honnêtement, TAAB 2 est un disque très très solide. Le seul morceau qui laisserait éventuellement à désirer serait Power and Spirit, la première de Gerald the Chorister, qui fait un peu pâle figure à côtés des autres. Il n’en reste pas moins que Thick as a Brick 2 est sans conteste le meilleur album de Jethro Tull depuis Roots to Branches (1995) voire (pour moi) depuis Heavy Horses (1978). Composition, jeu des musiciens, mise en son, textes, tout y est, à la fois ancien et moderne, pour faire de cet album bien plus que le pétard mouillé que certains attendait : c’est un vrai bon album de rock mâtiné de progressif un peu old school mais pas tant que ça, réalisé avec amour, honnêteté, et surtout beaucoup de talent et de réflexion – ce disque peut se targuer d’être l’un de ceux qui m’ont le plus fait réfléchir cett année. Si l’on ne peut pas le qualifier d’excellent point de départ pour commencer à écouter Jethro Tull, c’est très certainement un album sur lequel le néophyte peut jeter son dévolu les yeux fermés.

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